Burundi: décryptage de la situation politique avec le politologue Gérard Birantamije



Au Burundi, la situation politique demeure préoccupante. Et à l'approche de nouvelles échéances électorales prévues en 2020, malgré la volonté de retour de la plateforme d'opposition CNARED, la situation en matière de droits et libertés publiques demeure inchangée pour les "vrais" opposants et pour certaines personnalités médiatiques et de la société civile qui restent en exil. Nkurunziza, va-t-il réellement partir?  La monarchie à laquelle il semble aspirer, est-elle le meilleur système politique dont le Burundi a besoin aujourd'hui? La position du CNARED face aux prochaines élections, ... . Imburi Phare fait le point sur toutes ces questions, avec Dr Gérard Birantamije, politologue et qui travaille sur les questions de consolidation de la paix dans la région des Grands Lacs. Interview. 

Comment décrivez-vous la situation sociopolitique dans votre pays? 

C’est une situation toujours complexe et volatile où on peut s’attendre à tout. D’abord, la complexité réside dans le fait que le régime en place considère que la situation est la meilleure des mondes au moment où dans les coulisses du régime, le feu couve. Cette complexité s’explique aussi par le fait qu’en revanche les oppositions et la communauté internationale dénoncent à longueur de journées les violations des droits humains dont les droits-libertés auxquels s’est progressivement ajoutés les droits sociaux et économiques. Enfin, la complexité se dénote aussi au travers des élections qui se préparent dans le huis clos absolu par le régime mais qui voient se déchainer les passions électorales jusqu’aux confins des oppositions en exil. Ces éléments rendent le décryptage de la situation vraiment complexe. 

 En revanche tous ces éléments ne doivent pas voiler le fait qu’au cours des quatre dernières années, il a été observé par médias interposés des organisations politiques et militaires engagées à combattre le régime en place. A l’heure actuelle, il y a lieu de dire que si elles ne sont pas éteintes, elle n’ont pas encore dit leur dernier mot. Autrement dit,  il y a un mystère qui plane. D’un côté, le gouvernement n’en a pas encore mis fin à ma connaissance. De l’autre, il y a un silence assourdissant par rapport aux dernières années. La situation pourrait être volatile en cette dernière année du très controversé troisième mandat. 

Pierre Nkurunziza, va-t-il réellement partir en 2020 comme il l'a annoncé?  

On est habitué à des surprises en politique. Personne n’aurait cru au départ de Bouteflika, de Béchir ou encore de Kabila. Personnellement au regard du changement de la constitution intervenu au courant de l’année dernière et de l’évolution de la situation politique, je ne pourrais pas dire que le président Nkurunziza se préparerait à remettre le pouvoir.

Pour plusieurs raisons mais j’en donnerai juste deux. La constitution donne les pleins pouvoirs en faisant sauter le verrou du partage consociatif du pouvoir issu de l’accord de paix d’Arusha de 2000. Je ne vois pas en quoi il ferait ce joli cadeau à son successeur.

 Ensuite, l’évolution de la situation politique post-2015 montre selon les rapports de la commission d’enquête sur le Burundi que des crimes contre l’humanité ont été commis. Ce qui veut dire que le premier à s’expliquer si des poursuites devraient y avoir serait le chef de l’Etat. Or, les mécanismes politiques qui pourraient empêcher ce scénario ont échoué. Ici, il faut entendre les négociations conduites par la sous –région. Ces dernières auraient permis une sortie honorable via les immunités et les compromis d’auto-blanchiment comme on en voit aux termes des accords de paix. Alors, j’aurais du mal à comprendre comment il se mettrait dans la gueule du loup des juridictions internationales qui sont déjà à l’œuvre. Bref, j’attends plutôt cette surprise. 

Croyez-vous que les choses pourront vraiment s'améliorer après son départ ? 

S’il advenait qu’il quitte le pouvoir comme il l’a promis, les choses ne vont pas certes s’améliorer comme d’un coup de bâton magique, mais ce sera tout de même un nouveau décor au sommet de l’Etat. Et le nouveau chef de l’Etat aura à répondre devant les Burundais. Ce qui en filigrane veut dire que le nouveau chef de l’Etat devra partir à l’écoute des Burundais sans doute avec un nouveau langage et de nouvelles perspectives nationales. Donc autant dire que ce sera éventuellement un nouveau départ à neuf. Il y a de vastes chantiers à initier pour améliorer la situation. Il suffira de la volonté politique et d’un certain niveau de leadership rassembleur et engagé à tourner la page sombre pour un programme politique de refondation des institutions pour bouger les lignes et mettre tout le monde au travail. 

Vu certaines décisions du pouvoir, il y a risque d'un retour à la monarchie au Burundi.  Mais pourquoi ce retour? S’agit-il vraiment de la meilleure forme de gouvernance que le Burundi a besoin maintenant ? 

Le grand problème à mon avis n’est pas forcément le retour ou pas à la monarchie qu’elle soit théocratique , constitutionnelle  et que sais –je encore. Ce n’est qu’un type de régime que les citoyens peuvent choisir d’instaurer à un certain de temps de leur histoire. Mais le danger est que l’instauration de cette monarchie serait juste pour répondre aux caprices d’une personne, et non pas pour prendre à bras le corps les vrais problèmes du Burundi et les enjeux politiques dictés par l’environnement politique international. Les Burundais n’ont pas besoin d’un Roi ou d’un président-roi. C’en est point la meilleure forme de gouvernement comme les Philosophes des Lumières et après bien d’autres l’ont montré chacun à sa manière. Par ailleurs la meilleure forme n’existe pas, c’est relatif. Par contre, les Burundais ont besoin des institutions fortes et sérieuses qui défendent les valeurs des Burundais et les valeurs universelles. Le Burundais lamda s’il est mieux gouverné, et il le mérite, peut voler de ses propres ailes comme partout au monde pour créer ses richesses et celles de l’Etat. 

Comment jugez-vous l'attitude de la France de vouloir reprendre la coopération militaire avec le Burundi? Un pays sous sanctions de l'Union européenne à laquelle fait partie la France ? 

J’ai eu à expliquer la position de la France sur mon mur facebook dans la foulée de la publicisation de la reprise et des critiques faites. L’attitude de la France ne peut être jugée qu’à l’aune de deux dimensions. La dimension du réalisme en relations internationales et la dimension de l’éthique en politique internationale. Ces deux dimensions expliquent aussi les positions qui ont été exprimées par les uns et les autres au sujet de cette reprise. C’est vrai que dans ce genre de position, la France est rattrapée par son histoire dans la région des Grands Lacs si bien que les langues se sont déliées pour dénoncer cette reprise de la coopération, surtout celle avec l’armée burundaise. Les fantômes de la coopération militaire française au Rwanda ne pouvaient que naturellement hanter, ceteris paribus, les acteurs de la scène politique burundaise ainsi que les observateurs de la situation au Burundi marquée par la radicalisation du régime et l’insécurité humaine croissante. 

L’ancien président de la République du Burundi, Sylvestre Ntibantunganya vient de sortir un livre intitulé  "Burundi, la démocratie piégée". Partagez- vous cette opinion que la démocratie burundaise est piégée? Si oui par qui? 

Je me réserve de commenter un livre que je n’ai pas encore lu de bout en bout pour l’instant, pas plus que je ne peux me fier aux commentaires parus sur cet ouvrage. Mais personnellement,  je pense qu’au-delà d’être piégée, la démocratie au Burundi a été escamotée .Elle a été détournée parce que nous avons voulu adopter les principes de la démocratie sans en avoir le soubassement culturel. La démocratie n’est pas à avoir dans le seul prisme des élections. C’est bien plus que ça. C’est une culture politique qui s’ancre dans une réelle participation politique, dans le respect des droits et libertés , dans la tolérance politique, le débat contradictoire, etc. Si ces valeurs ne sont portées que par les acteurs des scènes politiques ( partis, les organisations de la société civile, les administrations, les citoyens), la démocratie sera toujours détournée. 

Un chercheur belge avait qualifié le Burundi en 2005 comme modèle de pays qui sort bien d'une période de conflit. 10 ans plus tard, ce même pays attirait l'inquiétude de la communauté internationale et des actes de génocide ont été dénoncés . Comment expliquez-vous ce recul? 

C’est cela le drame des pays en sortie de conflits. D’autres chercheurs comme Paul Collier montrent plutôt que les pays en sortie de conflit ont tendance d’y sombrer dans les dix années qui suivent leur terminaison. Et le Burundi offre ce spectacle désolant. Bien évidemment , je ne vais pas dire qu’il a eu tort de voir les choses sous cet angle. Jusqu’en  2010, en se focalisant sur les grands agrégats des politiques internationales de consolidation de la paix , tout montrait que le Burundi pouvait être vu comme une réussite dans la consolidation.

Prenons trois cas : les élections de 2005 ont été une réussite ; il n’y a pas eu de contestation du vainqueur ; l’intégration de l’armée avait plutôt réussi alors que c’est de ce côté que débarque les embarras des processus de paix comme cela peut se voir dans les cas comme le Soudan du Sud, la République centrafricaine ou encore le Mozambique. Le troisième élément, c’est la démobilisation des combattants . Le problème qu’on n’a jamais évalué à juste titre, c’est que ces politiques de consolidation de la paix portée par la communauté internationale ont été beaucoup plus techniques que réellement ancrées dans le contexte politique et institutionnel burundais. Cela ne pouvait que générait une forme de « cécité » analytique suivant les approches mobilisées par les chercheurs sur le Burundi. 

Parlons de la diplomatie régionale. On voit un rapprochement entre Kinshasa et Kigali. La Tanzanie qui chasse les réfugiés burundais. La demande d'adhésion à  la SADC refusée deux fois, le Burundi qui s’absente souvent à certains sommets importants, etc. Peut-on dire que la diplomatie burundaise est défaillante ? 

Une analyse froide de la vie politique burundaise au lendemain de 2015 montre plutôt le contraire de votre position. La diplomatie du régime en place n’a jamais été défaillante. Je risque de surprendre. Elle est solide et a fait des résultats importants sur les ruines de la diplomatie des oppositions. Tenez, la diplomatie burundaise a pu mener et remporter des batailles importantes : les positions de la sous-région est-africaine ( négociations inclusives), de l’union africaine ( envoi des forces d’interposition), de l’ONU ( envoi des policiers), de l’union européenne ( suspension des fonds AMISOM ou rapatriement des militaires burundais en Opex) ont été balayées et il n’ y a pas eu de suite. Les sanctions n’ont pas pu asphyxié le régime et l’amener à négocier avec les opposants. Je dirais que le régime a su négocier d’autres sources de rentrées en devise, les minerais notamment. 

En revenant sur la diplomatie, vous n’allez pas dire que cette diplomatie est défaillante. Ça dépend de quel angle vous situez cette défaillance. Même au niveau de la région des Grands Lacs, les relations avec la RDC ont mis en déroute les mouvements armés qui s’étaient annoncés avec une base arrière en RDC. 

Bref, la diplomatie est là et hyper active. C’est vrai qu’à un certain moment, on dirait que la communauté internationale ne veut pas se mouiller les mains notamment avec la réponse de la SADC ou encore l’annulation de la réunion du COMESA à Bujumbura que les opposants ont considéré comme une victoire. Peut-être que dans le cas pendant, la SADC n’y a pas vu assez d’intérêt politique et économique. Mais ce qui a renforcé cette diplomatie c’est la position très ambiguë des acteurs de l’opposition laquelle aurait mis en hibernation les envolées de la communauté internationale dans la résolution du problème burundais. Cette ambigüité se voit aussi dans le positionnement pour les élections de 2020. 

Justement parlant des élections de 2020, le CNARED annonce sa participation aux élections de 2020. Mais le retour de ses membres est sévèrement critiquée par les autres membres de l'opposition en exil. La participation du CNARED va-t-elle réellement rendre ces élections crédibles ? 

Ce n’est pas pour régler un quelconque compte avec le CNARED en ma qualité de citoyen burundais, qui, à un certain moment, aurait vu dans cette plateforme, une force politique capable de booster le processus de paix en panne et négocier une paix durable pour tous les burundais. Mais je dois dire que cette plateforme politique dès ces premiers balbutiements n’a jamais eu une vision claire sur l’avenir du pays. Autant dire que les Burundais ont investi leurs attentes dans une structure qui n’a pas pu régler d’avance ses propres avenants. C’est normal que maintenant, ils puissent annoncer, fut-ce de manière ambiguë leur rentrée prochaine. C’est une fenêtre d’opportunité qui s’offre à eux au moment où ils sont pratiquement en perte de vitesse. Bien évidemment, c’est aussi une aubaine pour le régime qui va capitaliser cette participation pour leur injecter une dose de crédibilité aux yeux des observateurs du décorum électoral.

Finalement le régime aura marqué des points dans cette nouvelle transition politique. Et le CNARED aura œuvrer à la mise au placard des accords d’Arusha et de la constitution de 2005 qu’il a pourtant cherché à défendre bec et ongles avec les fortunes qu’on connait. Avec cette situation, qui dira mieux que ces profanes qui arguent que « la politique c’est l’art de mentir »  

Et que la population peut-elle  s'attendre de ces élections ?

Les élections donnent toujours des élus, parfois une « nouvelle » classe politique. Et 2020 va aussi permettre de remeubler le parlement, le gouvernement et l’administration. Ça c’est un fait. Mais est-ce que par rapport à l’environnement politique actuelle délétère, est-ce qu’elles vont apporter la paix sociale que la population burundaise veut ? Là,  je n’en sais rien. Le décor électoral en l’état montre plutôt l’enlisement de la situation. 

Si ça n va pas, le peuple burundais pourra encore une fois se mobiliser, résister et arriver à mener un changement comme on l'a vu dans d'autres pays? 

Le peuple a toujours des recettes pour se défaire des régimes qu’il ne veut pas ou ne supporte plus. Il y a toujours une forme de résistance des faibles comme l’a bien théorisé James C. Scott. Je ne doute pas que cette résistance viendra un jour. Mais je ne la vois pas au lendemain des élections de 2020. L’histoire des révolutions est généralement sinusoïdale. Toutes les stratégies prennent du temps à s’imprimer dans la volonté collective pour susciter une mobilisation comme celle de 2015. 

Un mot pour les politiques burundais de l'opposition mais aussi de la mouvance présidentielle. 

Nos politiques doivent se rendre à l’évidence qu’ils doivent œuvrer pour l’intérêt du peuple burundais. L’histoire les jugera à l’aune de leur implication politique pour la paix sociale et la sécurité de tous. Quand des centaines de milliers de Burundais croupissent dans la misère , d’autres dans des camps de réfugiés; et que des politiques se bousculent pour meubler les institutions, il n’ y a qu’à douter de l’avenir du pays. 

Propos recueillis par Steve Baragafise