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"Notre fierté, c’est d’être toujours là malgré tous les efforts du pouvoir Nkurunziza de nous anéantir", dixit Me François Nyamoya



Malgré les efforts de la communauté Est-africaine et de la communauté internationale, le dialogue inter burundais est resté au point mort pendant que la crise s’enlise. Certains acteurs politiques se sont découragés et ont rejoint le régime Nkurunziza dans la préparation des prochaines élections. Mais d’autres restent déterminés à lutter pour le retour à l’Etat de droit et à la paix. Parmi ces derniers, il y a le parti MSD, "Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie" dont nous avons le plaisir d’accueillir son Secrétaire général, Maître François Nyamoya.

Mais qu’est-ce qui constitue la fierté de ce parti ? Comment a-t-il échappé à la « Nyakurisation » qui a frappé presque tous les autres partis d’opposition ? Sa lutte pour la restauration de l’Etat de droit et son regard sur la situation politique au Burundi et bien d’autres questions encore... INTERVIEW

 Le parti MSD (Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie) a été officiellement créé en 2009. Dix ans plus tard, qu’est ce qui constitue la fierté de votre parti au regard de ses réalisations ? 

Notre fierté c’est d’être toujours là malgré tous les efforts du pouvoir Nkurunziza de nous anéantir, malgré toutes les souffrances qu’ont enduré et qu’endurent encore nos membres. 

Nous sommes toujours là, plus que déterminés à rendre à notre peuple sa dignité. 

Le parti MSD a échappé à la « Nyakurisation » observée chez les autres partis politiques depuis 2010 au Burundi.  Comment avez-vous échappé à cette situation ? 

A la constance des militants, en la conviction de la justesse et de la noblesse de leur cause. Le régime a tenté la nyakurisation mais ça n’a pas marché. 

Pour le parti MSD, pourquoi les manifestations qui ont été organisées en avril 2015 par l’opposition et la société civile ont-elles échoué ?

 Ça dépend de ce qu’on entend par « échec ». Pour nous, elles n’ont pas échoué parce qu’elles ont montré l’attachement des barundi à l’idéal incarné par l’Accord d’Arusha. Elles ont empêché Nkurunziza et son régime de s’installer dans une sorte de légitimité de fait. Ce régime est illégal et illégitime, les manifestations l’ont révélé et le monde le sait. Donc, on ne peut pas parler d’un échec des manifestations, même si Nkurunziza est toujours là il aura des comptes à rendre à la justice et cela grâce à l’action des manifestants de 2015. 

Dans une correspondance officielle du 19 octobre 2015, le parti MSD a adressé à la présidente de la Commission de l’Union Africaine ses préoccupations sur la situation des membres du parti MSD au Burundi. Dans cette correspondance, le MSD a cité dix noms «  des personnes identifiées comme responsables avérés ou supposés » des violences qui sont portées contre les membres du parti. Y-a-t-il eu une suite à votre correspondance ?

 Non, il n’y a pas eu de suite de la part de l’Union Africaine, mais depuis cette époque la Cour Pénale Internationale a ouvert une enquête, et cela est positif. 

Depuis 2015, le régime n’a cessé d’éliminer physiquement et systematiquement ses opposants y compris les membres du parti MSD. Qu’est-ce que le parti préconise de faire pour arrêter cette tragédie humaine ?

 Nous continuons la lutte malgré tout le sacrifice que cela impose, nous appelons le peuple burundais à se prendre en charge pour se libérer. Et nous avons confiance en sa capacité à le faire. 

En date du 10 avril 2017, le parti MSD a proposé ce qu’il a appelé « la feuille de route pour la sortie de crise ». Mais cette crise est toujours là. Trois ans plus tard et à l’approche de nouvelles élections, tenez-vous toujours à la même feuille de route ?   

La feuille de route montrait la voie d’une sortie de crise politique et pacifique débouchant sur des élections crédibles. Elle est toujours d’actualité, elle n’est pas obsolète. Même aujourd’hui elle peut servir si la Communauté Internationale s’impliquait pour la mettre en oeuvre. Evidemment, s’il n’y a pas de volonté de sa part, la feuille de route que nous avons proposé demeurera lettre morte.

 Croyez-vous que les négociations soient encore possibles au Burundi, avec l’échec de la médiation Est africaine et un probable 4ème mandat de Pierre Nkurunziza en 2020 ?

Rien n’est jamais impossible quand il y a la volonté et la détermination de la Communauté Internationale, particulièrement des Nations Unies et de l’Union Africaine. Le problème, c’est cette volonté et cette détermination qui font défaut, sinon rien n’est impossible. Et même la médiation Est Africaine, ce n’est pas qu’elle a vraiment échoué, c’est qu’elle n’a pas voulu. 

Vous étiez membre actif du CNARED avant votre retrait début 2019. Et le CNARED semble disparaître de lui-même ou peut-être avec l’aide des alliés discrets de Nkurunziza. L’opposition va-t-elle rester divisée jusque quand ? Ne faut-il pas envisager une autre plateforme politique plus opérationnelle avec des partenaires plus crédibles ? 

Nous avons effectivement été très actifs et nous avons toujours soutenu que le CNARED a fait du bon travail diplomatique jusqu’à un certain moment. Il ne faut pas que ses difficultés ultérieures fassent oublier ce bon travail. 

Ceci dit, il ne faut pas s’étonner qu’au sein de l’opposition il y ait des voix dissonantes, c’est normal. Ce qui ne l’est pas, c’est que certains perdent le fil de l’essentiel. Par exemple, vouloir accompagner Pierre Nkurunziza et le CNDD-FDD dans une mascarade électorale, ce n’est pas du tout normal. C’est même une trahison du peuple et une insulte à la mémoire de ceux qui sont morts depuis 2015. 

Le Parti MSD pense que l’important est que l’opposition prenne des positions claires et constantes sur des sujets majeurs comme les conditions d’organisation d’élections crédibles. Comme nous l’avons fait avec le document signé à Arusha en octobre 2018. Et pour cela, il n’est pas nécessaire d’être dans une plateforme politique. Même en ayant chacun son autonomie d’action, on peut arriver à s’accorder sur l’essentiel. 

Aujourd’hui, certains analystes estiment que le régime Nkurunziza est assez fort quand il parvient à chaque fois balayer d’un revers de la main toutes les initiatives prises par la sous-région et la communauté internationale pour le retour à la paix au Burundi. Est-ce que vous partagez cet avis ? Si oui, d’où vient cette force de s’imposer de cette manière ? 

Se moquer de la Communauté Internationale, ce n’est pas être fort c’est être idiot. Le régime de Nkurunziza finira par le vérifier. 

Les partis d’opposition et la société civile ont manifesté contre un 3ème mandat en 2015. Aujourd’hui, encore, il est très probable que Nkurunziza s’octroie un 4ème mandat. Qu’allez-vous faire cette fois-ci, plus que ce que vous avez fait en 2015 ?  

Il ne faut pas focaliser sur la personne de Nkurunziza, mais sur le système qu’il porte et qu’il incarne. Lui ou un autre ne change rien à la donne que représente ce système criminel qu’il faut abattre. Même en 2015, le Parti MSD était préoccupé par ce système qui démolissait tout ce qu’avait construit l’Accord d’Arusha. Le 3ème mandat n’était qu’un aspect parmi d’autres, même plus importants de l’Accord. Mais en violer un seul, comme le 3ème mandat, c’était déjà trop et la voie royale pour violer tout l’Accord. Et c’est ce qui s’est passé par la suite. 

On a vu des régimes apparemment forts (Tunisie, Egypte, Burkina Faso, Soudan, Lybie) s’effondrer en quelques mois. Pas grâce aux politiques, mais grâce aux révoltes populaires et/ou l’armée. Pensez-vous que c’est possible au Burundi aussi ? 

Comme je vous l’ai dit, il n’y a rien d’impossible, c’est une question de circonstances et d’un nombre de facteurs qui, réunis un jour J, rendent possible une révolte populaire. Il ne faut pas oublier qu’au Burundi il y a déjà eu les manifestations de 2015, c’est-à-dire que l’état mental des barundi est disponible et la répression ne l’a pas modifié, il n’attend que la conjonction de ces circonstances et facteurs. 

Pour terminer, avez-vous un message particulier au peuple burundais en général et à vos membres en particulier ?

 Le message se résume en deux mots : courage et détermination. 

Propos reccueillis par Steve Baragafise

 

la COJETAA, une stat-up dans l’agroalimentaire



Lorsqu'on observe la situation socio-économique du pays,  une vérité gênante mais indéniable s'impose : des milliers des jeune voient leur destin brisé par le simple fait d'être sans emploi malgré leur niveau de formation.  Or, à en juger de près, l’Etat accélère le rythme des engagements pour venir en aide à ces jeunes sans emploi sous peine de mettre en péril leur avenir – et par conséquent, celui de la société burundaise.

Thierry Nahimana est l’un des jeunes burundais entrepreneurs. Il a créé, en collaboration avec d’autres jeunes de même formation scolaire, une coopérative des Jeunes entrepreneurs Technologues Agro-Alimentaires. Il a accordé une interview à la rédaction d’Imburi Phare Media au cours de la Foire Agricole et Forum Paysan qui s’est tenu en date du 3 au 5 juillet au chef-lieu de la province Ngozi.

IPM : Qu’est-ce que la COJETAA ?

Thierry NAHIMANA : La COJETAA est la Coopérative des Jeunes Entrepreneurs Technologues en Agro-alimentaire. Elle a été créée par des jeunes qui ont eu la même formation scolaire. Actuellement, cette coopérative a déjà démontré sa créativité en transformation. Nous travaillons dans tout le pays et nos produits sont déjà disponibles sur le marché local.

IPM : Quels sont les produits que vous avez déjà sur le marché ?

Thierry NAHIMANA : Pour le moment, nous en avons déjà 3. Ce sont d’ailleurs les plus grands que nous pouvons offrir sur le marché.

En premier lieu, nous avons un ketchup-tomate dénommé Ketchup Ingoma. C’est ketchup transformé à partir de la tomate. Il est 100% naturel et très apprécié par les consommateurs. Ces derniers, à la première vue, croient que c’est un produit importé à cause de son aspect extérieur et sa qualité. Nous nous consacrons pour rendre meilleur  ce produit sur tous les aspects. A partir de cette innovation, l’énigme autour de la conservation de la production des tomates est cassée. La tomate devient du coup, une chaîne de valeur prometteuse.

En deuxième lieu, nous avons un produit appelé le Cocktail Terama. C’est un jus gingembre à un goût unique, faite des ingrédients sains qui fait de lui un cocktail curatif et bon pour la santé. C’est aussi un jus 100% naturel à base des ingrédients naturels comme le gingimbre et l’oseille. On aime l’appeler 'Terama n’abagenzi wongere uteramira amagara". Cette boisson est considérée comme stimulante, énergisante et antioxydant. Elle est aussi riche en vitamines B1, B6, C, protéines et en vitamines A.

En troisième lieu, on produit un jus appelé  Ananas Juice. C’est une boisson préparée à partir d'ananas. C’est aussi un jus qui permet d’avoir une bonne santé. Il protège aussi contre la fatigue, le rhume et les petites infections une fois consommé. Ce jus a des vertus anti-inflammatoires également.

IPM : Avez-vous un capital suffisant qui permet de bien mener toutes ces activités ?

Thierry Nahimana : C’est ça justement le grand défi auquel nous faisons face. Nous avons une philosophie qui privilégie le consommer local. Nous nous approvisionnons d’ailleurs auprès des agriculteurs locaux. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas vraiment de capital. On n’a pas ni sponsors ni partenaires. Je pense que c’est parce que nous sommes une coopérative encore jeune.

L’autre défi. C’est l’émergence des grandes entreprises des femmes dans l’agro-business. Si on avait des partenaires, ils nous auraient certainement compris et soutenu nos projets. Hélas, le parcours est déjà important pour y arriver. Mais nous aurions peut-être une certaine valeur ajoutée comme des appuis remboursables car jusqu’ici, nous aimerions approvisionner le marché local en jus voire en nourriture. Cela sera seulement possible si nos activités seront de plus en plus prospères. Malgré cela, nous y croyons toujours et nous allons toujours y travailler.

IPM : Que demandez-vous alors au gouvernement ?

Thierry NAHIMANA : Premièrement, le gouvernement doit comprendre que la jeunesse innovante doit être appuyée car les jeunes représentent près de 65% de la population burundaise. Donc, leur part dans l'économie devrait être proportionnelle ou proche de ce pourcentage. Aujourd'hui, nos produits sont capables de rivaliser avec tous les produits de la sous-région tant en qualité qu’en normes standard. Le gouvernement a promis aussi de créer une banque pour jeunes, nous espérons que cela va être une promesse concrète. D’ailleurs, la COJETAA vient de participer dans le 2eme Salon Industriel qui avait été organisé au mois de juin par l’Association des Industriels du Burundi. Nous avons entendu que le Président de la République exige d’engager plus de jeunes dans les industries ou tout au moins d’appuyer leur travail. C'est une rencontre qui a été marquée par la présence des industriels, des acheteurs, mais le plus important des échanges a été entré les participants eux-mêmes.

IPM : Quel est le rôle de la COJETAA dans la continuelle prise de conscience des jeunes ?

Thierry NAHIMANA : Nous disons toujours aux jeunes de commencer, de se lancer malgré les défis et les incertitudes. Ils doivent avoir le goût du risque pour devenir d’importants acteurs économiques dans le pays. Au niveau de la COJETAA, Dans les prochaines années, nous voudrions nous positionner en une grande plateforme de commerce des produits agro-alimentaires transformés. Sinon, nous misons sur le marché local qui devrait permettre de générer plus de revenus. Ce sont des objectifs tout à fait réalisables d'après nos projections. Mais c'est un travail qui nécessite de la communication sur les opportunités de création d'emplois pour les jeunes.

Propos recueillis par Steve Baragafise

 

Pamela Mubeza, une activiste, féministe et incontestable défenseuse des droits des femmes et des filles



Vous le savez déjà ! Depuis quelques décennies, les femmes revendiquent leurs droits : droit à l’éducation, droit à la succession, droits reproductifs, etc. Dans certaines sociétés, cette revendication des femmes a été entendue. Mais dans d’autres, le chemin est encore très long ! En plus de ces droits qui leur manquent, ces femmes sont violées, traitées comme objet et d’autres maux encore dont vivent ces femmes. Pourtant, la femme joue un rôle central dans la stabilité de la famille et de la nation. Elle est aussi d’une importance capitale dans la réussite de la résolution des conflits par le dialogue.

Mais pour bien accorder toutes ces questions relatives à la situation de la femme et son rôle dans les conflits qui minent la plupart des pays africains, Imburi Phare a rencontré Madame Pamela Mubeza, une activiste et ardente défenseuse des droits des femmes. Longtemps au service de la femme burundaise, Pamela Mubeza vit actuellement en exil au Canada. Mais malgré cet exil, cette infatigable féministe d’origine burundaise poursuit son combat dans plusieurs organisations régionales, continentales et internationales. INTERVIEW

Bonjour Madame Mubeza ! avant d’aller plus loin dans notre interview, pourriez-vous vous présenter à nos visiteurs ?

Je suis activiste mais féministe avant tout et défenseure des droits des femmes/filles depuis 15ans

Mais quand j’étais plus jeune, mon entourage me disait que j’avais la fibre activiste.

Fondatrice de l’Association des Mamans Célibataires pour la paix et le Développement (lauréate du prix With and for Girls) qui milite pour les droits de la jeunesse féminine, notamment le droit à l’éducation et les droits reproductifs. Je suis aussi initiatrice des projets "our rights our choice" avec les femmes/filles en exil pour leur autonomisation économique. Je suis la première personne qui a essayé de mener la campagne pour la gratuité des pads hygiénique, je suis aussi présidente de l’Alliance Burundaise des Activistes et des Défenseurs des Droits Humains. Je suis membre fondatrice de l’AFA, Activiste Féministe Africaine. En exil je suis co-fondatrice de l’East African Integration in Canada, organisation qui facilite l’intégration et l’implication dans la vie canadienne, et dont les services sont offerts dans des langues parlées dans la communauté Est-africaine. Je suis également chargée de programme au CICAN (Cooperation Integration Canada),

Militante au MOFIF (Mouvement Ontarien des Femmes Immigrantes Francophone) et cchampionne pour le programme accès et équité de l’OCASI (Ontario Council of Agencies Serving Immigrants) (Access and Equity Program). Je suis membre de plusieurs organisations féminines.

A part mon activisme,  je suis une mère et fait un master en études des conflits

Vous êtes en exil après avoir travaillé pour la promotion de la femme burundaise pendant plusieurs années. Comment voyez-vous la vie en exil ?

L’exil ne nous diminue pas, elle nous rend plutôt plus forts ! 

On apprend à résister aux problèmes, on s’adapte et on réfléchit sur la façon d’avoir le droit d’être un citoyen burundais jouissant de tous les droits.

L’exil n’est jamais facile mais c’est un des moyens de devenir plus solide. 

Avez-vous gardé un lien avec les femmes restées au pays ou en exil dans les pays voisins ? Si oui, comment soutenez-vous ces femmes ?

Le monde évolue, et les techniques de communication aussi.

Les femmes restées au pays ont plus que jamais besoin de notre soutien. Elles voient leurs droits régresser comme une peau de chagrin, il est très rare que les violences et autres formes d’abus faites aux femmes/filles soient reportées de la même manière que d’autres violences liées à la politique.

J’ai initié plusieurs initiatives pour soutenir les femmes/filles en exil que ce soit au Congo, au Rwanda ou à Kampala.

Ce sont des initiatives qui renforcent la dignité des femmes/filles et qui leur permettent de devenir autonomes financièrement en plus de comprendre leurs droits.

Au Burundi, on a pu permettre la réinsertion scolaire d’environ 100 jeunes mères adolescentes. Certaines bénéficient des frais scolaires, d’autres non. 

Selon vous, à part la crise actuelle et l’exil, quels sont les autres problèmes auxquels est confrontée la femme burundaise ?

Il est impossible de tout décrire ici.

A la base, nous sommes une société patriarcale avec tout ce que cela implique,

A titre d’exemple, les femmes n’héritent pas ni de leur mari ni de leurs parents jusqu’ à maintenant. Nous n’avons toujours pas de loi sur la succession et du coup nous nous référons au droit coutumier.

Nous avons toujours des difficultés pour accéder d’une façon égale à la scolarité, et aux postes de décisions.

 D’une part, il y a des lois discriminatoires y compris dans la législation scolaire, je vous donnerai l’exemple du principe qui veut que :

Si une jeune fille mineure tombe enceinte, sachant que légalement les mineures ne peuvent pas consentir aux rapports sexuels, elle écope d’un renvoi scolaire, elle ne pourra reprendre l’école que deux ans plus tard, à la condition d’avoir écrit une lettre adressée à la ministre de l’éducation signifiant qu’elle ne le fera plus (qu’elle ne se fera plus violer ??).

Donc, les jeunes filles sont des victimes et ce sont elles qui sont punies. Reprendre l’école est un défi. J’en ai entendu des filles auxquelles on a empêché de faire le concours national, ou l’examen d’état …

Peu importe le point de vue abordé, que ce soit du point de vue socio-économique, politique et/ou culturel si nous ne régressons pas nous faisons une marche sur place...

Il suffit de voir combien de femmes occupent des postes de haute responsabilité, ou combien de femme sont dans le haut commandement militaire, aucune ! Le nombre des  femmes qui dirigent des medias ? Presque aucune ! Femme bâtonnier ? Jamais de l’histoire du Burundi ! Femmes leaders des partis politiques sur 10 c’est moins de 10%.

Quelques femmes commencent à percer vers l’entreprenariat mais le terrain reste glissant.

Je ne peux pas tout expliquer ici, mais le ciel est toujours gris pour les filles et les femmes. Allez visiter les prisons burundaises, 90% des femmes incarcérées le sont parce qu’elles ont avorté ou tenté de le faire, et les géniteurs se la coulent douce dans la communauté…

En plus, elles retombent enceintes dans les lieux de détentions, elles ne bénéficient d’aucun suivi psychologique et sont livrées à elles-mêmes avec tous les préjugés qui leurs sont accolés.

Par ailleurs, il est aberrant de constater qu’en 2019 il n’est toujours pas tabou de taper sur « sa femme » comme si c’était quelque chose qui appartient à l’homme, comme les meubles, la voiture , la vache , et qu’ il peut échanger au moment qu’il veut et où il  le veut.

Oui, nous avons quelques lois, mais elles sont difficilement applicables car les esprits sont obnubilés par le système patriarcal,

Nous citerions ici le cas d’un médecin qui avait enjoint aux femmes enceintes de ne venir en consultations qu’en compagnie de leur époux ! Une administratrice communale a mis un couvre-feu pour toutes les femmes non mariées, on est toujours en 2019 ! C’est presque hilarant, parce que ceux qui sont censés faire respecter la loi ignorent que ces lois existent.

Nous nous sommes toujours heurtés aux problèmes du tabou autour des droits reproductifs, alors que les punitions sociales sont bien là, pour punir les conséquences.

Les femmes burundaises n’ont toujours pas accès aux serviettes hygiéniques pour leurs menstruations, c’est même tabou d’en parler alors que c’est un phénomène tout à fait normal sur chaque fille et femme du monde entier.

Les femmes sont toujours dotées, les femmes ne peuvent pas battre le tambour, les femmes sont encore exclues de certains métiers.

A l’intérieur du pays les femmes font quasiment tous les travaux ménagers et champêtres, mais au moment de la récolte, c’est monsieur qui encaisse les dividendes et s’il est gentil, il pourra offrir un pagne à son épouse et/ou prendre une concubine.

Comment voyez-vous la situation de la femme burundaise actuelle ? (Recul, stagnation ou progrès ?)

Franchement, nous faisons une marche sur place, on avance de deux pas et on recule de trois pas et avance de quatre pas et on recule de trois pas, et pourtant presque tous les outils et atouts sont là.

La plupart des mécanismes internationaux sont signés et ratifiés par le Burundi.  Les conventions, les traités, les résolutions, les lois, les programmes internationaux et régionaux sont bien là, mais les mentalités restent statiques, la communauté ne veut pas changer.

Je verrais ce progrès le jour où les femmes vont représenter les grandes organisations de la société civile mixte, pas uniquement les organisations spécifiques des femmes.

Le jour où je verrais des femmes dans les hauts postes de commandement militaires

Le jour où des mécanismes pour favoriser l’accès égal à la scolarité seront mis en place

Le jour où le viol sera strictement puni

Le jour où les femmes auront les mêmes droits sociaux économiques comme l’accès à la propriété.

Le jour où les femmes apprendront à apprendre à leurs enfants leur propre généalogie, car certains enfants ignorent jusqu’au prénom de leurs grand-mère maternel, et certaines femmes depuis leurs mariages ont automatiquement perdu leurs propres noms.

 Vous avez milité, comme d’autres femmes éprises de paix, contre le 3e mandat illégal de Nkurunziza. Malheureusement, ce mandat a continué et va même bientôt s’achever. Et probablement, un 4e mandat aussi. Sentez-vous un certain découragement vis-à-vis de cette crise burundaise qui s’enlise ?

Chaque chose a un début et une fin. A mon avis le découragement est synonyme d'échec. Entre autre caractéristiques, un État de Droit respecte les droits des femmes .Personnellement, mon engagement dans la lutte contre la violation de la constitution a été et reste motivée par la lutte contre un système corrompu, criminel, misogyne et anticonstitutionnel. Il pourrait y avoir 3,4, ou 10 mandats ou même un changement de régime, si nous gardons le même système là ,notre lutte sera vaine. Mon espoir est que les femmes aient cette résilience en elles qui nous permettra de triompher dans notre lutte pour un État de droit.

Vous êtes active au sein du MOFIF au Canada. En quoi votre participation au MOFIF peut-être utile aux femmes burundaises restées au pays ?  Ou c’est pour un autre combat des femmes immigrées confrontées à d’autres problèmes dans leur pays d’accueil ?

Le MOFIF a pour mission de travailler à la mise en place des conditions favorables pour améliorer la situation des filles et des femmes immigrantes francophones et favoriser leur intégration ainsi que leur participation active dans toutes les sphères de la société. C’est une grande organisation qui donne les opportunités aux femmes immigrantes pour devenir actives et agir comme des citoyens intégrés. En 2018 j’ai été choisie par le MOFIF comme une femme qui fait la différence et j’ai ainsi eu l’occasion de partager mon parcours dans la page spéciale du "Le Métropolitain" de Toronto. Je reste Burundaise et j’espère que c’est inspirant pour mes consœurs.

Je performe mes propres compétences à travers le Mofif, j’influence d’autres femmes et en même temps, les femmes burundaises avec lesquels je suis en contact bénéficient de mes aptitudes et ressources. Tout est lié en ce qui concerne la cause des femmes. 

Vous poursuivez actuellement des études de master en gestion de conflits au Canada. Selon vous, quel est le rôle de la femme burundaise dans la résolution de la crise burundaise ?

Nous savons tous que la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité qui a été adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2000, est devenue historiquement importante pour nous,  car elle demande à l’ONU et aux États membres de prendre en compte plus systématiquement les intérêts des femmes dans les activités de maintien et de consolidation de la paix.

Il est aussi important de rappeler que les tribunaux internationaux et la nouvelle Cour pénale internationale ont considérablement élargi la définition des crimes de guerre afin d’y inclure les sévices perpétrés contre les femmes, comme le viol et autres formes d’abus lors des conflits.

Je vous partage quelques chiffres qui me semblent importants et qui peuvent permettre la compréhension de ma position sur cette question.

Selon le Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les femmes et la paix et la sécurité du 9 octobre 2018 : entre 1990 et 2017, les femmes ont continué de compter pour seulement 2% des médiateurs, 8% des négociateurs et 5% des témoins et signataires des principaux accords de paix; et seuls 11% des accords signés en 2017 contiennent des dispositions relatives à la parité entre les genres.  Cette tendance est similaire à celle observée entre 2000 et 2016, où seuls 25 des 1 500 accords signés dans cette période traitaient du rôle des femmes dans les phases de mise en œuvre.

Les rapports de l’ONU femme se réfèrent à la recherche de Laurel Stone en 2015 dont l’étude portent effectivement sur les 156 accords de paix. Ainsi donc de par cette recherche, lorsque les femmes participent aux processus de paix. Sur une période de 2 ans,  la probabilité du maintien en place des accords de paix augmente de 20%, et celle qu’un accord reste en place pendant au moins 15 ans augmente de 25%.

Lors des précédentes négociations  en 2000, et ceux d’après 2015, lorsqu’ on parle des questions des femmes et du genre, certaines personnes influentes comme les politiciens et autres acteurs  n’ont pas hésité à dire que ce sont des choses accessoires, qu’ il y a plus important que cela, en oubliant les milliers de femmes en exil, violées et violentées, portant des séquelles autres que physiques, tels que des enfants issues des viols, la mortalité infantile, les abandons scolaires et le non accès aux instances de décisions .

D’après moi, notre participation est un droit et non un traitement de faveur qu’il faut accorder aux femmes. Il est connu que la participation des femmes permet d’augmenter de 35% les chances de réussite d’un accord et son appropriation par les communautés. Pour les raisons énumérées ci-dessus, mon avis et que notre rôle est de faire notre possible pour pouvoir participer dans tout le processus de résolution non violente de la crise burundaise

Si vous rencontrez Denise Bucumi, la Première Dame du Burundi, quel message vous lui direz par rapport justement à sa position de Première Dame et au rôle de la femme dans la restauration de la paix dans le pays ?

Qu’elle devrait ou aurait dû profiter de sa position pour l’intérêt de ses enfants, notamment en plaidant pour que la loi sur la succession soit, et pour que les règlementations scolaires réprimant la fille soient éradiquées, en conscientisant la communauté burundaise sur le fait que le viol comme arme de guerre est un crime contre l’humanité,

Je lui dirais aussi que je sais que c’est une mère et qu’elle a élevé seule ses enfants quand son époux était au maquis, donc qu’en tant que Première Dame, elle pourrait en profiter pour que les femmes seules ou pas puissent bénéficier de l’aide sociale. Elle devrait dissuader aussi ceux qui veulent spolier les biens de ceux qui sont incarcérés et en exil.

Je lui dirais aussi qu’elle devrait influencer sa communauté pour que ces personnes qui passent pour des femmes ( je veux dire ces les femmes qui occupent des postes pour completer le quotas des femmes mais qui mettent en place recommandations , principes , ordonances et notes opprimant les droits des femmes) et qui oppriment des femmes auraient dues être déchues de leurs fonctions.

Je lui dirais aussi que les femmes ont les mêmes problèmes socioéconomiques et politiques et qu’elle aurait dû saisir l’opportunité pour créer des zones de sécurité pour les femmes rurales. 

Quel message pouvez-vous adresser à l’ensemble des femmes et jeunes filles en exil et au pays ?

Dépasser les préjugés, apprendre à devenir autonomes financièrement, c’est la clé de plusieurs choses notamment certaines violences domestiques.

Apprendre à travailler dur, faire des études, ne pas se presser de se marier avec des hommes qui ont déjà fait leur chemin.

Apprendre à lutter pour leurs droits économiques.  

Lutter contre toutes ces pratiques qui semblent mettre en valeur la fille alors qu’elles font le contraire, l’exemple typique étant la dot qui est un échange entre la famille du garçon et de la fille, échange par lequel la famille du garçon échange des biens matériels contre la fille qui est une personne humaine.

Les femmes qui pensent que c’est leurs droits veulent le beurre et l’argent du beurre. Apprenons à nous considérer comme des personnes égales en droits et en devoirs ainsi nous allons forcer le respect.

Que la pauvreté ne nous pousse pas à devenir des esclaves, apprenons à gagner dignement notre vie, et surtout, apprenons à nos enfants dès le bas âge les valeurs d’égalité et de respect. Oui, nous avons des rôles différents ou partagés par rapport au physique, mais nous sommes égales aux hommes en droit et en dignité.

Je lance un message vibrant à toutes les femmes de ne pas avoir peur et de foncer pour se faire élire et exercer leur action citoyenne, de créer des partis politiques et de rêver plus grand. 

Propos recueillis par Gaudence Uwineza

Burundi: décryptage de la situation politique avec le politologue Gérard Birantamije



Au Burundi, la situation politique demeure préoccupante. Et à l'approche de nouvelles échéances électorales prévues en 2020, malgré la volonté de retour de la plateforme d'opposition CNARED, la situation en matière de droits et libertés publiques demeure inchangée pour les "vrais" opposants et pour certaines personnalités médiatiques et de la société civile qui restent en exil. Nkurunziza, va-t-il réellement partir?  La monarchie à laquelle il semble aspirer, est-elle le meilleur système politique dont le Burundi a besoin aujourd'hui? La position du CNARED face aux prochaines élections, ... . Imburi Phare fait le point sur toutes ces questions, avec Dr Gérard Birantamije, politologue et qui travaille sur les questions de consolidation de la paix dans la région des Grands Lacs. Interview. 

Comment décrivez-vous la situation sociopolitique dans votre pays? 

C’est une situation toujours complexe et volatile où on peut s’attendre à tout. D’abord, la complexité réside dans le fait que le régime en place considère que la situation est la meilleure des mondes au moment où dans les coulisses du régime, le feu couve. Cette complexité s’explique aussi par le fait qu’en revanche les oppositions et la communauté internationale dénoncent à longueur de journées les violations des droits humains dont les droits-libertés auxquels s’est progressivement ajoutés les droits sociaux et économiques. Enfin, la complexité se dénote aussi au travers des élections qui se préparent dans le huis clos absolu par le régime mais qui voient se déchainer les passions électorales jusqu’aux confins des oppositions en exil. Ces éléments rendent le décryptage de la situation vraiment complexe. 

 En revanche tous ces éléments ne doivent pas voiler le fait qu’au cours des quatre dernières années, il a été observé par médias interposés des organisations politiques et militaires engagées à combattre le régime en place. A l’heure actuelle, il y a lieu de dire que si elles ne sont pas éteintes, elle n’ont pas encore dit leur dernier mot. Autrement dit,  il y a un mystère qui plane. D’un côté, le gouvernement n’en a pas encore mis fin à ma connaissance. De l’autre, il y a un silence assourdissant par rapport aux dernières années. La situation pourrait être volatile en cette dernière année du très controversé troisième mandat. 

Pierre Nkurunziza, va-t-il réellement partir en 2020 comme il l'a annoncé?  

On est habitué à des surprises en politique. Personne n’aurait cru au départ de Bouteflika, de Béchir ou encore de Kabila. Personnellement au regard du changement de la constitution intervenu au courant de l’année dernière et de l’évolution de la situation politique, je ne pourrais pas dire que le président Nkurunziza se préparerait à remettre le pouvoir.

Pour plusieurs raisons mais j’en donnerai juste deux. La constitution donne les pleins pouvoirs en faisant sauter le verrou du partage consociatif du pouvoir issu de l’accord de paix d’Arusha de 2000. Je ne vois pas en quoi il ferait ce joli cadeau à son successeur.

 Ensuite, l’évolution de la situation politique post-2015 montre selon les rapports de la commission d’enquête sur le Burundi que des crimes contre l’humanité ont été commis. Ce qui veut dire que le premier à s’expliquer si des poursuites devraient y avoir serait le chef de l’Etat. Or, les mécanismes politiques qui pourraient empêcher ce scénario ont échoué. Ici, il faut entendre les négociations conduites par la sous –région. Ces dernières auraient permis une sortie honorable via les immunités et les compromis d’auto-blanchiment comme on en voit aux termes des accords de paix. Alors, j’aurais du mal à comprendre comment il se mettrait dans la gueule du loup des juridictions internationales qui sont déjà à l’œuvre. Bref, j’attends plutôt cette surprise. 

Croyez-vous que les choses pourront vraiment s'améliorer après son départ ? 

S’il advenait qu’il quitte le pouvoir comme il l’a promis, les choses ne vont pas certes s’améliorer comme d’un coup de bâton magique, mais ce sera tout de même un nouveau décor au sommet de l’Etat. Et le nouveau chef de l’Etat aura à répondre devant les Burundais. Ce qui en filigrane veut dire que le nouveau chef de l’Etat devra partir à l’écoute des Burundais sans doute avec un nouveau langage et de nouvelles perspectives nationales. Donc autant dire que ce sera éventuellement un nouveau départ à neuf. Il y a de vastes chantiers à initier pour améliorer la situation. Il suffira de la volonté politique et d’un certain niveau de leadership rassembleur et engagé à tourner la page sombre pour un programme politique de refondation des institutions pour bouger les lignes et mettre tout le monde au travail. 

Vu certaines décisions du pouvoir, il y a risque d'un retour à la monarchie au Burundi.  Mais pourquoi ce retour? S’agit-il vraiment de la meilleure forme de gouvernance que le Burundi a besoin maintenant ? 

Le grand problème à mon avis n’est pas forcément le retour ou pas à la monarchie qu’elle soit théocratique , constitutionnelle  et que sais –je encore. Ce n’est qu’un type de régime que les citoyens peuvent choisir d’instaurer à un certain de temps de leur histoire. Mais le danger est que l’instauration de cette monarchie serait juste pour répondre aux caprices d’une personne, et non pas pour prendre à bras le corps les vrais problèmes du Burundi et les enjeux politiques dictés par l’environnement politique international. Les Burundais n’ont pas besoin d’un Roi ou d’un président-roi. C’en est point la meilleure forme de gouvernement comme les Philosophes des Lumières et après bien d’autres l’ont montré chacun à sa manière. Par ailleurs la meilleure forme n’existe pas, c’est relatif. Par contre, les Burundais ont besoin des institutions fortes et sérieuses qui défendent les valeurs des Burundais et les valeurs universelles. Le Burundais lamda s’il est mieux gouverné, et il le mérite, peut voler de ses propres ailes comme partout au monde pour créer ses richesses et celles de l’Etat. 

Comment jugez-vous l'attitude de la France de vouloir reprendre la coopération militaire avec le Burundi? Un pays sous sanctions de l'Union européenne à laquelle fait partie la France ? 

J’ai eu à expliquer la position de la France sur mon mur facebook dans la foulée de la publicisation de la reprise et des critiques faites. L’attitude de la France ne peut être jugée qu’à l’aune de deux dimensions. La dimension du réalisme en relations internationales et la dimension de l’éthique en politique internationale. Ces deux dimensions expliquent aussi les positions qui ont été exprimées par les uns et les autres au sujet de cette reprise. C’est vrai que dans ce genre de position, la France est rattrapée par son histoire dans la région des Grands Lacs si bien que les langues se sont déliées pour dénoncer cette reprise de la coopération, surtout celle avec l’armée burundaise. Les fantômes de la coopération militaire française au Rwanda ne pouvaient que naturellement hanter, ceteris paribus, les acteurs de la scène politique burundaise ainsi que les observateurs de la situation au Burundi marquée par la radicalisation du régime et l’insécurité humaine croissante. 

L’ancien président de la République du Burundi, Sylvestre Ntibantunganya vient de sortir un livre intitulé  "Burundi, la démocratie piégée". Partagez- vous cette opinion que la démocratie burundaise est piégée? Si oui par qui? 

Je me réserve de commenter un livre que je n’ai pas encore lu de bout en bout pour l’instant, pas plus que je ne peux me fier aux commentaires parus sur cet ouvrage. Mais personnellement,  je pense qu’au-delà d’être piégée, la démocratie au Burundi a été escamotée .Elle a été détournée parce que nous avons voulu adopter les principes de la démocratie sans en avoir le soubassement culturel. La démocratie n’est pas à avoir dans le seul prisme des élections. C’est bien plus que ça. C’est une culture politique qui s’ancre dans une réelle participation politique, dans le respect des droits et libertés , dans la tolérance politique, le débat contradictoire, etc. Si ces valeurs ne sont portées que par les acteurs des scènes politiques ( partis, les organisations de la société civile, les administrations, les citoyens), la démocratie sera toujours détournée. 

Un chercheur belge avait qualifié le Burundi en 2005 comme modèle de pays qui sort bien d'une période de conflit. 10 ans plus tard, ce même pays attirait l'inquiétude de la communauté internationale et des actes de génocide ont été dénoncés . Comment expliquez-vous ce recul? 

C’est cela le drame des pays en sortie de conflits. D’autres chercheurs comme Paul Collier montrent plutôt que les pays en sortie de conflit ont tendance d’y sombrer dans les dix années qui suivent leur terminaison. Et le Burundi offre ce spectacle désolant. Bien évidemment , je ne vais pas dire qu’il a eu tort de voir les choses sous cet angle. Jusqu’en  2010, en se focalisant sur les grands agrégats des politiques internationales de consolidation de la paix , tout montrait que le Burundi pouvait être vu comme une réussite dans la consolidation.

Prenons trois cas : les élections de 2005 ont été une réussite ; il n’y a pas eu de contestation du vainqueur ; l’intégration de l’armée avait plutôt réussi alors que c’est de ce côté que débarque les embarras des processus de paix comme cela peut se voir dans les cas comme le Soudan du Sud, la République centrafricaine ou encore le Mozambique. Le troisième élément, c’est la démobilisation des combattants . Le problème qu’on n’a jamais évalué à juste titre, c’est que ces politiques de consolidation de la paix portée par la communauté internationale ont été beaucoup plus techniques que réellement ancrées dans le contexte politique et institutionnel burundais. Cela ne pouvait que générait une forme de « cécité » analytique suivant les approches mobilisées par les chercheurs sur le Burundi. 

Parlons de la diplomatie régionale. On voit un rapprochement entre Kinshasa et Kigali. La Tanzanie qui chasse les réfugiés burundais. La demande d'adhésion à  la SADC refusée deux fois, le Burundi qui s’absente souvent à certains sommets importants, etc. Peut-on dire que la diplomatie burundaise est défaillante ? 

Une analyse froide de la vie politique burundaise au lendemain de 2015 montre plutôt le contraire de votre position. La diplomatie du régime en place n’a jamais été défaillante. Je risque de surprendre. Elle est solide et a fait des résultats importants sur les ruines de la diplomatie des oppositions. Tenez, la diplomatie burundaise a pu mener et remporter des batailles importantes : les positions de la sous-région est-africaine ( négociations inclusives), de l’union africaine ( envoi des forces d’interposition), de l’ONU ( envoi des policiers), de l’union européenne ( suspension des fonds AMISOM ou rapatriement des militaires burundais en Opex) ont été balayées et il n’ y a pas eu de suite. Les sanctions n’ont pas pu asphyxié le régime et l’amener à négocier avec les opposants. Je dirais que le régime a su négocier d’autres sources de rentrées en devise, les minerais notamment. 

En revenant sur la diplomatie, vous n’allez pas dire que cette diplomatie est défaillante. Ça dépend de quel angle vous situez cette défaillance. Même au niveau de la région des Grands Lacs, les relations avec la RDC ont mis en déroute les mouvements armés qui s’étaient annoncés avec une base arrière en RDC. 

Bref, la diplomatie est là et hyper active. C’est vrai qu’à un certain moment, on dirait que la communauté internationale ne veut pas se mouiller les mains notamment avec la réponse de la SADC ou encore l’annulation de la réunion du COMESA à Bujumbura que les opposants ont considéré comme une victoire. Peut-être que dans le cas pendant, la SADC n’y a pas vu assez d’intérêt politique et économique. Mais ce qui a renforcé cette diplomatie c’est la position très ambiguë des acteurs de l’opposition laquelle aurait mis en hibernation les envolées de la communauté internationale dans la résolution du problème burundais. Cette ambigüité se voit aussi dans le positionnement pour les élections de 2020. 

Justement parlant des élections de 2020, le CNARED annonce sa participation aux élections de 2020. Mais le retour de ses membres est sévèrement critiquée par les autres membres de l'opposition en exil. La participation du CNARED va-t-elle réellement rendre ces élections crédibles ? 

Ce n’est pas pour régler un quelconque compte avec le CNARED en ma qualité de citoyen burundais, qui, à un certain moment, aurait vu dans cette plateforme, une force politique capable de booster le processus de paix en panne et négocier une paix durable pour tous les burundais. Mais je dois dire que cette plateforme politique dès ces premiers balbutiements n’a jamais eu une vision claire sur l’avenir du pays. Autant dire que les Burundais ont investi leurs attentes dans une structure qui n’a pas pu régler d’avance ses propres avenants. C’est normal que maintenant, ils puissent annoncer, fut-ce de manière ambiguë leur rentrée prochaine. C’est une fenêtre d’opportunité qui s’offre à eux au moment où ils sont pratiquement en perte de vitesse. Bien évidemment, c’est aussi une aubaine pour le régime qui va capitaliser cette participation pour leur injecter une dose de crédibilité aux yeux des observateurs du décorum électoral.

Finalement le régime aura marqué des points dans cette nouvelle transition politique. Et le CNARED aura œuvrer à la mise au placard des accords d’Arusha et de la constitution de 2005 qu’il a pourtant cherché à défendre bec et ongles avec les fortunes qu’on connait. Avec cette situation, qui dira mieux que ces profanes qui arguent que « la politique c’est l’art de mentir »  

Et que la population peut-elle  s'attendre de ces élections ?

Les élections donnent toujours des élus, parfois une « nouvelle » classe politique. Et 2020 va aussi permettre de remeubler le parlement, le gouvernement et l’administration. Ça c’est un fait. Mais est-ce que par rapport à l’environnement politique actuelle délétère, est-ce qu’elles vont apporter la paix sociale que la population burundaise veut ? Là,  je n’en sais rien. Le décor électoral en l’état montre plutôt l’enlisement de la situation. 

Si ça n va pas, le peuple burundais pourra encore une fois se mobiliser, résister et arriver à mener un changement comme on l'a vu dans d'autres pays? 

Le peuple a toujours des recettes pour se défaire des régimes qu’il ne veut pas ou ne supporte plus. Il y a toujours une forme de résistance des faibles comme l’a bien théorisé James C. Scott. Je ne doute pas que cette résistance viendra un jour. Mais je ne la vois pas au lendemain des élections de 2020. L’histoire des révolutions est généralement sinusoïdale. Toutes les stratégies prennent du temps à s’imprimer dans la volonté collective pour susciter une mobilisation comme celle de 2015. 

Un mot pour les politiques burundais de l'opposition mais aussi de la mouvance présidentielle. 

Nos politiques doivent se rendre à l’évidence qu’ils doivent œuvrer pour l’intérêt du peuple burundais. L’histoire les jugera à l’aune de leur implication politique pour la paix sociale et la sécurité de tous. Quand des centaines de milliers de Burundais croupissent dans la misère , d’autres dans des camps de réfugiés; et que des politiques se bousculent pour meubler les institutions, il n’ y a qu’à douter de l’avenir du pays. 

Propos recueillis par Steve Baragafise

 

ADECO - Terimbere



Au Burundi, l’entreprenariat devient de plus en plus une réalité. Appuyés par les partenaires du gouvernement, différents entrepreneurs réunis dans des coopératives, se lancent dans des activités qui leur permettent d’améliorer les revenus dans leurs ménages et de participer dans le développement local. C’est le cas de la coopérative ADECA-TERIMBERE de la commune Mwumba, province de Ngozi. Interview avec le président de la coopérative, Jean-Pierre NIMBONA. La rédaction d’IPM l’a rencontré lors de son exposé sur la pisculture intégrée qu’il a faite dans le cadre de la 10eme Foire Agricole et Forum Paysan, édition 2019 qui se tient à Ngozi (nord du Burundi), du 3 au 5 juillet.

Comment est née la coopérative ADECA-Terimbere ?

La naissance de notre coopérative date de 2004. D’abord, les membres de la coopérative ont un profil professionnel différent. Parmi eux, se trouvent des pisculteurs, des agriculteurs et des gens qui font d’autres petits métiers. En 2004, un des membres de la coopérative, du nom de Nduwayo Issa, qui est l’initiateur de l’ADECA avait commencé une petite pisculture dans ses propres champs. Il avait creusé les puits pour pisculture, y déversait de l’eau qu’il puisait à 200 m. En 2013, lors d’une émission radiophonique que le Président Nkurunziza animait à l’endroit de la population, il a téléphoné, parlé au Président et lui a présenté son projet. Il avait exprimé au Président son souci d’élargir ses activités. Par un soutien qu’il a reçu après, Il a dû créer, en 2014, avec d’autres personnes, la coopérative ADECA TERIMBERE qui s’investit pour une pisculture intégrée. Elle compte actuellement 353 membres dont 266 femmes, 87 hommes et 90 jeunes. L’objectif de la coopérative ADECA est de promouvoir une bonne santé communautaire et d’améliorer les revenus dans les ménages. 

Comment pratiquez-vous cette pisculture intégrée ?

La coopérative ADECA TERIMBERE travaille à la colline VYERWA, commune MWUMBA, province Ngozi. Ça fait deux ans que nous avons commencé à mettre en place une véritable activité de la pisculture intégrée. Pour y arriver, nous avons déjà creusé 10 puits qui vont servir dans cette activité. Nous sommes en train de mettre en place des poulaillers pour l’élevage des poules afin que leurs déchets servent de nourriture au poisson en étang d’eau. Chaque étang d’eau a une longueur de 50 m sur une largeur de 40 m. Nous allons pratiquer cette pisculture intégrée avec 3 sortes de poissons : les tilapias, les clarias et les carpes communes. Dans chaque étang d’eau, nous allons y mettre 10.000 petits poissons qui vont se multiplier pendant une période qui va de 6 à 8 mois. Après cette période, le petit poisson qui a grandi va avoir un poids qui varie de 2 à 3 kg.

La pisculture, est-elle rentable ?

Théoriquement, je peux bel et bien affirmer qu’elle est très lucrative. Par nos calculs déjà faits, 1 kg de poisson va coûter 5.000 fr bu. Alors, souvenez-vous qu’au départ, nous allons mettre 10.000 kg de poissons dont la récolte se fera après 8 mois. Le calcul sont alors simples à faire : on prend les 10.000 multiplié par 5.000 (prix d’achat par 1kg), on obtient une somme de 50.000.000 fr burundais pour une période de 8 mois. 

Pourquoi parlez-vous de pisculture intégrée ?

Cette activité associe deux autres sortes d’activités connexes. Il s’agit de l’agriculture et de l’élevage des poules. L’agriculture sert dans la production des aliments pour les poules ; et celles-ci donnent, par leurs déchets, des aliments pour les poissons. On voit que c’est un système de travail intégré. D’où nous parlons d’une pisculture intégrée.

Quels sont les défis que vous rencontrez dans cette activité ?

Les défis sont nombreux. Je peux citer les plus importants ici. Il s’agit du manque de variétés de poissons pour pisculture sur le marché local, manque de nourriture de poisson suffisante, manque de terrain pour une pisculture intégrée et étendue, manque de crédits qui peuvent servir dans l’appui et le développement de cette activité, manque de connaissances théoriques qui peuvent nous rendre plus professionnelles et le manque de variétés de poules qui peuvent résister aux maladies. Ce sont les plus grands défis que nous avons et pour lesquels il faut une synergie des acteurs pour trouver des solutions durables.

Quelles sont les perspectives d’avenir de votre coopérative ?

Dans l’avenir, nous voulons travailler essentiellement autour de 3 grands projets : Le premier projet se rapporte à l’écloserie, c’est-à-dire à la création d’un centre de multiplication de poissons. Nous voulons aussi créer une industrie du poisson, c’est-à-dire une industrie qui transforme les poissons. Un autre projet auquel nous allons nous atteler est la création de nourriture des poissons.  

Propos recueillis par Steve Baragafise

L'Afrique, malade de ses tribus, ethnies, bref de son racisme



Il faut arrêter de fermer les yeux sur le tribalisme et l'ethnisme. Ces formes de racisme empêchent le continent africain de sortir de l'ornière.

Des pays africains, hélas nombreux, sont en train de s'enfoncer dans la misère à cause d'un mal qui ronge leurs populations: le racisme. Des Africains seront les premiers à trouver que mon jugement est exagéré mais à certains moments il faut réveiller les consciences par des mots forts.

A force d'expliquer les dérapages incessants de certains dirigeants africains, de certains groupes armés qui sèment la mort pour conquérir le pouvoir sans donner des garanties d'amélioration aux populations qu'ils sont censés défendre, par l'ethnisme ou le tribalisme, des mots devenus édulcorés, certains poussent les responsables et les populations africaines à fermer les yeux et à être fatalistes.

En effet, alors que dans tous les pays du monde, les dirigeants luttent contre le racisme, aucune lutte contre le tribalisme et l'ethnisme, pratiques presque exclusivement africaines, n'est annoncée, ni par la communauté internationale, ni par les Africains eux-mêmes.

Et pourtant l'idéologie de ces deux pratiques rejoint parfaitement celle du racisme. Et dans les faits, nous constatons dans plusieurs pays africains, des personnes ou des groupes de personnes qui décrètent du jour au lendemain des guerres tribales ou ethniques, en désignant «les autres» qui appartiennent aux tribus ou ethnies différentes de la leur comme étant «des êtres du mal» à éliminer ou psychologiquement ou pire physiquement. Ces dix dernières années, ce genre de guerriers est apparu dans plusieurs pays: je ne cite que les cas graves comme le Libéria, la Somalie, le Congo, la République démocratique du Congo, le Burundi, le Rwanda, la Sierra Leone, et la Côte d'Ivoire.

Si les pays de la Région des Grands Lacs sont les plus touchés par le racisme, le cas de la Côte d'Ivoire devrait interpeller les consciences africaines et faire peur aux pays qui ont encore la chance de vivre en paix. En effet voilà un pays, stable depuis l'indépendance, prospère malgré le manque des matières premières comme le pétrole ou les minerais, dont l'image à l'étranger était parmi les meilleures et la capitale parmi les plus belles, devenu en quelques années un espace livré au racisme. Nous en connaissons les conséquences: une chasse à l'«Autre» qui a engendré des morts, des réfugiés, des orphelins, bref une image qui a fait réfléchir plus d'un Africain et qui nous a plongés dans un pessimisme indescriptible. Nous croyions ce pays définitivement sur le bon chemin.

Un exemple du fait que c'est le «racisme» qui est naturel et qu'il n'a pas besoin de beaucoup de temps pour être efficace. Dans des pays comme les nôtres, une fois qu'un «chef d'état ou de guerre» fait appel à lui, il va aussi vite qu'un feu de brousse en été, parce que les insatisfactions de la vie sont profondes et nombreuses. Il recrute facilement parmi les laisser pour compte, qui se sentent utiles et considérés pour une fois dans leur vie. Il recrute parmi les jeunes, abandonnés par des structures sans moyens, qui eux aussi sont toujours prêts à l'aventure quitte à y laisser leur vie de misère et qui tuent avec autant d'application et d'énergie que s'ils livraient un combat qui les conduira vers une vie meilleure. Le temps d'un jour, d'une semaine, d'un mois... avant de mourir ou de tomber dans une misère pire que celle qu'ils connaissaient avant.

L'ethnisme, le tribalisme, le racisme, des maux qui peuvent se résumer en un seul, le racisme, le mot universel, pour que nous puissions sentir le besoin de lutter contre ce mal. Quand on parle des tribus ou des ethnies en Afrique, il y a un certain fatalisme; c'est naturel, nous sommes divisés en ethnies ou en tribus; cela nous plonge fréquemment dans le chaos mais nous n'y pouvons rien. Elles sont là, nous ne pouvons pas les combattre; nous décidons de fuir... vers quoi?

Et pourtant, les intellectuels africains savent que seuls les plus chanceux d'entre ceux qui vivent en exil, arrivent à trouver un travail correspondant à leur qualification. Certains atteindront l'âge de la retraite sans pouvoir utiliser leur savoir. Pourquoi dans ce cas, ils n'essaient pas d'imaginer des solutions qui pourraient aider leurs pays à vaincre le racisme, pour pouvoir enfin les aider à se développer?

Le fatalisme qui consiste à dire «il est écrit là-haut que je mourrais en exil» pourrait faire place à un acharnement commun afin de supprimer le mal qui ronge nos pays et qui les empêche d'avancer. Disons-nous la vérité: la communauté internationale nous trouve des solutions qui ne correspondent pas toujours à ce que nous souhaitons. Si elle constate qu'elle a fait des erreurs, elle essaiera autre chose. La balle est toujours dans son camp car c'est elle qui réfléchit à notre place.

Je ne vais pas terminer sans parler du Burundi, mon pays d'origine, celui que je connais le mieux. Ce pays, comme tous ceux qui connaissent périodiquement des guerres ethniques, des guerres racistes, a une culture de racisme depuis longtemps. Sous la Monarchie, avant la colonisation allemande et la tutelle belge, le Roi tout puissant, ordonnait, le génocide d'un clan, lorsque ce dernier avait la malchance d'avoir un rebelle en son sein. Ce clan, composé de plusieurs familles issues d'un ancêtre commun, était alors visé dans son entièreté. Les membres qui arrivaient à fuir abandonnaient leurs terres et s'établissaient assez loin pour ne pas être reconnus. Parfois, ils étaient obligés de changer de clan et de noms pour survivre.

D'autres clans, au lieu d'être condamnés à mort, subissaient une exclusion difficile à vivre psychologiquement: les Hima étaient obligés de rester entre eux car ils n'avaient pas l'autorisation d'entrer dans les enclos des autres citoyens: toute une littérature malfaisante avait été élaborée pour faire comprendre que sur leur passage se traînaient la mort, la maladie pour les humains et le bétail, la malchance, etc...

Les Hutus étaient considérés comme inférieurs et lorsque le Roi se sentait redevable vis-à-vis de quelques familles, il leur accordait « le privilège d'être des Tutsi s». Les ethnies n'étaient pas figées. Mais aucune personne ne pouvait devenir «noble», ce titre était réservé aux descendants mâles des différents Rois ainsi qu'à leurs épouses destinées à multiplier les familles «nobles ou ganwa». Les nobles se disaient «au-dessus» des ethnies pour mieux les dominer.

Les Républiques qui ont suivi la Monarchie, toutes par le plus grand des hasards, dirigées par des Hima, ont pratiqué l'exclusion des Twa, des Hutus et des Ganwa, à des degrés différents. Et des Hutus n'ont pas trouvé mieux pour se défendre que des actes de génocides des Tutsis, répétés, suivis par des massacres des attaquants; et la boucle était bouclée. Cela s'est passé à plusieurs reprises (1965,1972, 1988, 1993...) et entre deux crises, les uns et les autres vivaient comme si les tueries n'allaient plus recommencer. Ils espéraient l'éradication d'un mal pour lequel personne n'avait trouvé de médicament.

L'exclusion et la mort comme moyens de gouverner! L'exclusion et la mort comme moyens de réclamer ses droits! L'exclusion ou la mort pour résoudre ses problèmes existentiels... Le modèle n'a jamais changé: vous m'avez exclu ou pire tué des personnes de mon groupe, une fois au pouvoir je fais de même pour tous ceux qui ne sont pas de mon ethnie. Un modèle qui doit casser pour ne pas connaître des guerres sans fin.

Le Burundi sort, péniblement, d'une guerre plus longue et plus meurtrière que toutes les autres (1993-2005). Il y a des morts jusqu'à ce jour. La communauté internationale a mis beaucoup de moyens financiers pour «nous sauver de nos démons». Les accords d'Arusha ont consacré les divisions ethniques. Le racisme! La communauté internationale s'est fait piéger par les «malades du racisme que sont les Hutus, les Tutsis...», comme un psychiatre qui se laisserait piéger par les psychopathes qu'il était censé arriver à soigner. Les partis politiques ont signé ces accords parce qu'ils voulaient être parmi ceux à qui la communauté internationale allait attribuer des places; la majorité n'ayant aucun programme, aucun projet de société.

Dans d'autres pays où on a toujours reconnu les ethnies et où chacun s'en réclamait à haute voix; des ethnies ou des tribus qui ont des territoires distincts comme au Congo, en République démocratique du Congo, au Libéria... il y a eu des guerres tribales ou ethniques meurtrières: il a suffi qu'un politicien ou un «seigneur de la guerre» décide d'utiliser le racisme. Qu'a alors gagné le Burundi? Un racisme officiel va-t-il arriver à le sauver? L'Union africaine devrait se donner pour objectif essentiel de lutter contre ce fléau. Cela pourrait redorer son blason car elle paraît absente partout. Les Etats européens, les Etats-Unis ont lutté conte le racisme pour former des Etats dans lesquels chaque citoyen jouit de ses droits quel que soit son origine. Ainsi ils ont construit des pays riches dans lesquels les citoyens n'ont pas à remonter à leurs origines pour pouvoir vivre ensemble. Ils portent tous le nom du pays ! Ceux qui sont encore branchés sur leur «différence» connaissent des problèmes comme les nôtres (exemple la Bosnie) ou des problèmes réels mais atténués (exemple la Corse, la Belgique...). Nous pouvons aussi par un choix personnel, devenir des Burundais, des Libériens, des Congolais... Pourquoi pas des Africains, et ainsi penser au développement de nos pays, de notre continent au lieu de reculer?

Nous ne pourrons devenir des pays viables qu'à condition de travailler au lieu de perdre du temps dans des considérations inutiles et destructrices. Personne ne doit nous dire ce que nous devons trouver nous-mêmes. C'est le racisme qui nous empêche d'avancer. C'est lui qui perturbe nos raisonnements. Si la communauté internationale ne met pas le doigt dessus, c'est qu'elle a ses raisons et peut-être ses intérêts... Et puis les pays africains sont des pays indépendants !

© La Libre Belgique 2005

Marie NZIGAMYE 

Présidente de la Communauté des Sans-Ethnies

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