Un parti « communautaire » peut-il être étranger au bien commun ?



Chapelet sur carte électorale

L’apparition de partis confessionnels, défendant des intérêts religieux, s’inspire d’un discours communautariste totalement étranger à la vision chrétienne de la politique. Pas plus que les idéologies individualistes, le communautarisme n’est pas compatible avec la doctrine sociale de l’Église. Les catholiques engagés politiquement, même en tant que chrétiens, sont au seul service du bien commun.

La nouveauté politique du moment est l’apparition de partis et candidats ouvertement musulmans, comme l’Union des démocrates musulmans de France. Beaucoup craignent que ce soient des organisations défendant des intérêts catégoriels, communautaires exactement. La question se pose en effet et le sénateur Bruno Retailleau a déposé une proposition de loi au Sénat le 8 novembre, portant sur l’interdiction de campagnes communautaristes lors des élections. Mais certains lui rétorquent que des mouvements comme le Parti chrétien-démocrate (PCD), Sens commun ou les Poissons roses, ou qu’un homme politique comme François-Xavier Bellamy qui ne cache pas sa foi chrétienne, seraient dans une logique proche de celle de ces mouvements musulmans… Que faut-il en penser ?

Le règne de Dieu, au service des hommes

Quoi qu’il en soit des intentions de ces organisations islamiques, il est possible en revanche de répondre pour les mouvements chrétiens ou composés de chrétiens affichés et engagés. Qu’est-ce qu’une politique portée par des chrétiens assumés et engagés ? La doctrine sociale de l’Église qui se constitue depuis 1891, avec l’encyclique Rerum novarum et sous l’influence des catholiques sociaux apparus au début du XIXe siècle, a développé progressivement une conception de l’action des chrétiens dans la Cité. Le citoyen catholique concourt au bien commun.

« Il n’existe pas de régime politique spécifiquement chrétien. »

Son objectif n’est pas de constituer un État catholique cadré par le clergé et obéissant à une loi religieuse. La foi chrétienne ne défend pas la théocratie et il n’existe pas de régime politique spécifiquement chrétien. Dans l’Évangile, le Christ a répondu à Ponce Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Le royaume de Dieu n’étant pas d’ici, le Christ-Roi règne alors sur terre d’une autre manière que les royaumes politiques. Il règne sur l’univers par le biais du cœur des chrétiens qui sont par leur baptême prêtres, prophètes et rois.

Pour un chrétien, être roi signifie être serviteur. Le jeudi saint, le Christ a montré ce qu’était être roi : il a lavé les pieds des siens et nous a invité à faire de même. La mission des chrétiens est donc le service des autres. Mais quels autres ? Les plus petits ! La chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu est la charte du service des chrétiens : ce que vous avez faits aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. Le Christ s’identifie alors au plus pauvre, et en servant le pauvre, nous servons le Christ. Le plus petit étant le malade, le faible, l’enfant, le fœtus, le vieillard, le mourant, l’étranger, le prisonnier quelle que soit sa faute… Le citoyen catholique est habité par cela et toute l’action politique des chrétiens doit être traversée de ces principes. 

Une logique universelle

Ces préceptes sont religieux car ils viennent de la parole du Christ. Mais ils ne peuvent pas être communautaristes car ils concernent tous : les chrétiens doivent aider tous les petits, sans exclure personne. La charité n’est pas une entraide entre chrétiens, et elle ne l’a jamais été. Quand la Société de Saint-Vincent-de-Paul, le Secours Catholique ou une autre association chrétienne aide un SDF, un migrant, une mère de famille isolée ou visite un prisonnier, elles ne lui demandent jamais s’il est chrétien. Car la charité chrétienne ne peut pas être conditionnelle. Au Moyen Âge, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem soignaient aussi bien les croisés que les musulmans. 

La justice par charité

La logique de la charité ne concerne pas seulement les associations humanitaires mais tous les chrétiens et donc en premier chef les hommes politiques chrétiens. Parfois on entend que la politique n’est pas le lieu de la charité et que c’est davantage le lieu de la justice. Le bien commun serait recherché à travers la justice, notamment la justice sociale. Ce raisonnement se tient : le bien commun est la conséquence de la justice et la justice est l’œuvre de la raison, accessible par tous, croyants ou pas.

Mais si l’Église a développé une doctrine sociale recherchant le bien commun par la mise en œuvre de la justice c’est surtout parce qu’elle porte la Parole de Celui qui a dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le bienheureux Frédéric Ozanam, que saint Jean Paul II a qualifié de précurseur de la doctrine sociale de l’Église, disait sur ce sujet : « La justice suppose déjà beaucoup d’amour ; car il faut beaucoup aimer l’homme pour respecter son droit qui borne notre droit et sa liberté qui gêne notre liberté. Cependant la justice a des limites ; la charité n’en connaît pas. » Les chrétiens en politique recherchent donc la justice par charité, c’est elle qui leur donne « faim et soif de la justice ».

« La distinction du spirituel et du temporel n’interdit pas l’inspiration spirituelle du temporel. »

Nous sommes donc loin d’une logique communautaire et aussi loin d’une logique théocratique. L’Église catholique, actuellement, n’intervient pas dans la désignation des dirigeants politiques. Elle laisse cela aux laïcs comme elle l’a maintes fois rappelé au XXe siècle. Il y a une distinction entre pouvoir temporel et autorité spirituelle. Mais cette distinction n’interdit pas l’inspiration spirituelle du temporel : cette inspiration porte sur une anthropologie, une vision de l’homme que Jacques Maritain appelait l’humanisme intégral. 

L’expérience de la démocratie chrétienne

Beaucoup de chrétiens se sont engagés en politique au cours de l’histoire contemporaine. Certains se sont organisés en mouvement qui ont revendiqué leur inspiration chrétienne, c’est le cas notamment de la famille de pensée politique appelée « démocratie chrétienne ». Cette famille de pensée a voulu faire vivre dans notre démocraties modernes une conception chrétienne de la démocratie. Elle a joué un rôle important en Europe et en Amérique latine où elle contribua à bâtir la démocratie après des épisodes de dictature.

Les deux démocraties chrétiennes les plus célèbres sont l’italienne (la DC) et l’allemande (la CDU, qui existe toujours) qui ont reconstruit leur pays après la guerre. En France, les démocrates chrétiens ont rarement utilisé l’étiquette spirituelle. Par prudence en terre de la laïcité républicaine et aussi pour éviter toute confusion entre leur parti et l’Église, ils se nommèrent Parti démocrate populaire (PDP) dans l’entre-deux-guerres et Mouvement républicain populaire (MRP) entre 1945 et 1963. 

Aucun parti catholique

Mais cette question des partis est délicate et là-dessus, l’Église catholique est claire : il n’existe aucun parti catholique, et tout baptisé peut rejoindre le parti de son choix (à condition que ce parti ne soit pas en contradiction totale avec la foi chrétienne, ce qui fut rare mais a existé). Prudente, elle a même pendant quarante ans, de 1903 avec l’encyclique Graves de communire jusqu’à 1945, empêché l’appellation « démocratie chrétienne » pour éviter des confusions. Il y a des catholiques partout, et la doctrine sociale de l’Église peut être vécue dans presque tous les partis.

Ainsi, les partis démocrates-chrétiens n’ont jamais eu le monopole de l’action politique des chrétiens, et ils ne l’ont jamais revendiqué. Actuellement, en France des mouvements composés de nombreux chrétiens (mais pas seulement) comme Sens commun, les Poissons roses ou le Parti chrétien-démocrate (PCD) sont clairement dans cette démarche : beaucoup de leurs membres assument une inspiration chrétienne, mais ils ne sont pas des bras politiques de l’Église. 

Ni communautarisme, ni hégémonie théocratique, l’action des chrétiens en politique est un service du bien commun, inconditionnel et pour tous. 

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