Burundi : le message critique de la C.E.CA.B crée polémique



Ce n’est pas dans l’habitude des burundais de remettre en cause, du moins officiellement, les messages des évêques de la très puissante Eglise Catholique Romaine du Burundi. En effet, la conférence des évêques catholiques du Burundi ont adressé, ce dimanche, 22 Septembre 2019, un message à l’ensemble de la communauté catholique du pays. Ce message a été lu ce dimanche, 22 septembre 2019 dans toutes les paroisses du pays. Le mot d’ordre était unique : «  Heureux les artisans de la paix car ils seront appelés fils de Dieu. »  

Dans ce message, les évêques catholiques du pays ont dû rappeler que le pays se prépare aux élections de 2020 dans une situation ambigüe malgré quelques avancées. Pour ce, ils rappellent les fidèles au souci « de donner leur juste valeur à cette période en évitant de rester indifférents car il s’agit d’un moment  lourd de conséquences pour la vie du pays et de ses citoyens »  

Un message qui crée déjà polémique.

Polémique ou diversion ? C’est la question qui se pose vu les interprétations faites à l’endroit de ce message. D’abord, celles faite par l’Ambassadeur Willy Nyamitwe, le porte-parole du Président de la république. Il tweete ce dimanche en ces termes : «Certains Evêques devraient être défroqués car c’est devenu une habitude : A la veille des élections, ils doivent cacher leur venin de haine à travers des messages incendiaires. Pardieu ! Quoi de plus normal puisqu’ils ne sont même le modèle de la piété.» 

Ensuite, c’est devenu plus sérieux aujourd’hui. Un message est plutôt allé plus loin en appelant les catholiques de boycotter la messe de ce dimanche pour ne pas écouter le message des évêques. C’est celui de Njangwa Gilbert Becaud, qualifié par les internautes de commissaire de la République : « J’exhorte tous les chrétiens catholiques romains, membre de la société civile, membres et amis du cndd-fdd de boycotter la messe catholique de ce dimanche prochain pour protester contre le communiqué d’aujourd’hui dans toutes les églises catholiques du Burundi. » indique-t-il dans son tweet de ce lundi, 23 septembre 2019.

Le Président du parti au pouvoir n’y va pas lui par quatre chemins : « Ils sont en train d'enseigner la division, ils accusent les imbonerakure d'être des tueurs, disent que les militants du CNDD-FDD sont des tueurs. C'est une honte d'enseigner la haine aux fidèle », avait déclaré samedi le secrétaire général du parti au pouvoir, Evariste Ndayishimiye, lors d'un meeting, en accusant « ces évêques de chercher à pousser les militants d'opposition à s'attaquer en premier à notre parti » martèle Evariste Ndayishimiye.

Enfin, pourquoi cet emportement sur l’église catholique si on sait qu’elle a été une institution la plus respectueuse dans le pays tant par les catholiques et les adhérents des églises de réveil dont la majorité des dirigeants du pays ? Depuis l’an 2014, les relations entre l’Etat et cette institution sont allées decrescendo et chaque message de la Conférence épiscopale est scruté d’un œil par le gouvernement. L’église catholique romaine est vue comme une forme d’opposition voilée. Pourtant, l’église n’a cessé de montrer sa position sur des questions épineuses qui hantaient le peuple burundais tout entier.

« Quand l’Eglise catholique s’exprime à la veille des élections, comme elle l’a fait en Avril 1965, en Avril 1993, en mars 2004, et même mars 2015, elle n’entend pas persuader les catholiques à se ranger et voter pour ou contre quelqu’un, mais elle accomplit son devoir de former des consciences en rappelant les références à son enseignement social ; elle cherche à illuminer les consciences de ses fidèles sur les valeurs d’une anthropologie illuminée par l’Evangile. Alors, tous les messages qui circulent sur les réseaux sociaux et qui accusent les Evêques de s’être tus pendant d’autres moments difficiles de notre histoire sont ceux dont les calculs sont menacés par une prise de parole de l’Eglise » commente un observateur bien avisé.  

Qu’est ce qui a choqué le régime dans le message de ce 22 septembre ?

Bien que la conférence épiscopale apprécie certaines avancées, il y a aussi certaines questions préoccupantes et inquiétantes qu’elle ne saurait pas passer sous silence, martèlent les Evêques dans leur message apostolique de ce dimanche. Parmi ces questions se trouvent  «un mauvais esprit d’étouffer et de violenter certains partis politiques et de persécuter leurs membres, des actes de criminalité qui vont même jusqu’au meurtre fondés sur des mobiles politiques perpétrés contre ceux qui ont des opinions différentes contre le gouvernement, le parti au pouvoir qui se confond a l’administration, des jeunes imbonerakure qui se substituent aux services de sécurité ainsi que des filles et fils du Burundi qui sont condamnés en exil tout comme la pauvreté et la politisation des enfants » ajoute le message des Evêques catholiques rendu public ce dimanche.

A l’instant, les Evêques ne se ressaisissent pas. Ils affirment plutôt que leur message a de quoi inquiéter encore : « Ceux qui pensent que les évêques se sont ingérés dans les affaires politique, je leur dit que cela n’est pas vrai. Aucun aspect de la vie humaine n’intéresse l’Eglise catholique. Même la parole de Dieu dont ils sont messagers parle absolument de la vie des gens : la sécurité, l’économie, la politique, l’environnement, etc. Tout cela se rapporte à la vie et peut avoir des conséquences sur les coutumes, les habitudes que l’Eglise est appelée à illuminer. Au moment où les Evêques sont apolitiques, c’est que leur message doit avoir une valeur ajoutée à la vie humaine et refuser à ce qui porte atteinte à la personne d’où elle ne peut pas choisir le silence devant toute sorte de dangers de la vie humaine» a indiqué Monseigneur Bonaventure Nahimana, Evêque et Vice-Président de la conférence épiscopale catholique du Burundi.

Selon des analystes, « le message apostolique des Evêques tape l’œil du cyclone. Ils ont osé parler ce que les autres murmurent. Il ne fantasme en rien mais rappelle à l’ordre dans cette société où le régime s’autorise à tout. » A l’interne, le contexte de ces élections pour 2020 reste largement problématique avec des intimidations continuelles faites par des imbonerakure à l’égard de toute personne suspecte opposée au régime. Les violences et la répression qui ont accompagné la crise ont fait déjà plus de mille morts et 400.000 personnes réfugiées entre avril 2015 et mai 2017, selon les estimations de la Cour pénale internationale, qui a ouvert une enquête.

Steve Baragafise