"Notre fierté, c’est d’être toujours là malgré tous les efforts du pouvoir Nkurunziza de nous anéantir", dixit Me François Nyamoya



Malgré les efforts de la communauté Est-africaine et de la communauté internationale, le dialogue inter burundais est resté au point mort pendant que la crise s’enlise. Certains acteurs politiques se sont découragés et ont rejoint le régime Nkurunziza dans la préparation des prochaines élections. Mais d’autres restent déterminés à lutter pour le retour à l’Etat de droit et à la paix. Parmi ces derniers, il y a le parti MSD, "Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie" dont nous avons le plaisir d’accueillir son Secrétaire général, Maître François Nyamoya.

Mais qu’est-ce qui constitue la fierté de ce parti ? Comment a-t-il échappé à la « Nyakurisation » qui a frappé presque tous les autres partis d’opposition ? Sa lutte pour la restauration de l’Etat de droit et son regard sur la situation politique au Burundi et bien d’autres questions encore... INTERVIEW

 Le parti MSD (Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie) a été officiellement créé en 2009. Dix ans plus tard, qu’est ce qui constitue la fierté de votre parti au regard de ses réalisations ? 

Notre fierté c’est d’être toujours là malgré tous les efforts du pouvoir Nkurunziza de nous anéantir, malgré toutes les souffrances qu’ont enduré et qu’endurent encore nos membres. 

Nous sommes toujours là, plus que déterminés à rendre à notre peuple sa dignité. 

Le parti MSD a échappé à la « Nyakurisation » observée chez les autres partis politiques depuis 2010 au Burundi.  Comment avez-vous échappé à cette situation ? 

A la constance des militants, en la conviction de la justesse et de la noblesse de leur cause. Le régime a tenté la nyakurisation mais ça n’a pas marché. 

Pour le parti MSD, pourquoi les manifestations qui ont été organisées en avril 2015 par l’opposition et la société civile ont-elles échoué ?

 Ça dépend de ce qu’on entend par « échec ». Pour nous, elles n’ont pas échoué parce qu’elles ont montré l’attachement des barundi à l’idéal incarné par l’Accord d’Arusha. Elles ont empêché Nkurunziza et son régime de s’installer dans une sorte de légitimité de fait. Ce régime est illégal et illégitime, les manifestations l’ont révélé et le monde le sait. Donc, on ne peut pas parler d’un échec des manifestations, même si Nkurunziza est toujours là il aura des comptes à rendre à la justice et cela grâce à l’action des manifestants de 2015. 

Dans une correspondance officielle du 19 octobre 2015, le parti MSD a adressé à la présidente de la Commission de l’Union Africaine ses préoccupations sur la situation des membres du parti MSD au Burundi. Dans cette correspondance, le MSD a cité dix noms «  des personnes identifiées comme responsables avérés ou supposés » des violences qui sont portées contre les membres du parti. Y-a-t-il eu une suite à votre correspondance ?

 Non, il n’y a pas eu de suite de la part de l’Union Africaine, mais depuis cette époque la Cour Pénale Internationale a ouvert une enquête, et cela est positif. 

Depuis 2015, le régime n’a cessé d’éliminer physiquement et systematiquement ses opposants y compris les membres du parti MSD. Qu’est-ce que le parti préconise de faire pour arrêter cette tragédie humaine ?

 Nous continuons la lutte malgré tout le sacrifice que cela impose, nous appelons le peuple burundais à se prendre en charge pour se libérer. Et nous avons confiance en sa capacité à le faire. 

En date du 10 avril 2017, le parti MSD a proposé ce qu’il a appelé « la feuille de route pour la sortie de crise ». Mais cette crise est toujours là. Trois ans plus tard et à l’approche de nouvelles élections, tenez-vous toujours à la même feuille de route ?   

La feuille de route montrait la voie d’une sortie de crise politique et pacifique débouchant sur des élections crédibles. Elle est toujours d’actualité, elle n’est pas obsolète. Même aujourd’hui elle peut servir si la Communauté Internationale s’impliquait pour la mettre en oeuvre. Evidemment, s’il n’y a pas de volonté de sa part, la feuille de route que nous avons proposé demeurera lettre morte.

 Croyez-vous que les négociations soient encore possibles au Burundi, avec l’échec de la médiation Est africaine et un probable 4ème mandat de Pierre Nkurunziza en 2020 ?

Rien n’est jamais impossible quand il y a la volonté et la détermination de la Communauté Internationale, particulièrement des Nations Unies et de l’Union Africaine. Le problème, c’est cette volonté et cette détermination qui font défaut, sinon rien n’est impossible. Et même la médiation Est Africaine, ce n’est pas qu’elle a vraiment échoué, c’est qu’elle n’a pas voulu. 

Vous étiez membre actif du CNARED avant votre retrait début 2019. Et le CNARED semble disparaître de lui-même ou peut-être avec l’aide des alliés discrets de Nkurunziza. L’opposition va-t-elle rester divisée jusque quand ? Ne faut-il pas envisager une autre plateforme politique plus opérationnelle avec des partenaires plus crédibles ? 

Nous avons effectivement été très actifs et nous avons toujours soutenu que le CNARED a fait du bon travail diplomatique jusqu’à un certain moment. Il ne faut pas que ses difficultés ultérieures fassent oublier ce bon travail. 

Ceci dit, il ne faut pas s’étonner qu’au sein de l’opposition il y ait des voix dissonantes, c’est normal. Ce qui ne l’est pas, c’est que certains perdent le fil de l’essentiel. Par exemple, vouloir accompagner Pierre Nkurunziza et le CNDD-FDD dans une mascarade électorale, ce n’est pas du tout normal. C’est même une trahison du peuple et une insulte à la mémoire de ceux qui sont morts depuis 2015. 

Le Parti MSD pense que l’important est que l’opposition prenne des positions claires et constantes sur des sujets majeurs comme les conditions d’organisation d’élections crédibles. Comme nous l’avons fait avec le document signé à Arusha en octobre 2018. Et pour cela, il n’est pas nécessaire d’être dans une plateforme politique. Même en ayant chacun son autonomie d’action, on peut arriver à s’accorder sur l’essentiel. 

Aujourd’hui, certains analystes estiment que le régime Nkurunziza est assez fort quand il parvient à chaque fois balayer d’un revers de la main toutes les initiatives prises par la sous-région et la communauté internationale pour le retour à la paix au Burundi. Est-ce que vous partagez cet avis ? Si oui, d’où vient cette force de s’imposer de cette manière ? 

Se moquer de la Communauté Internationale, ce n’est pas être fort c’est être idiot. Le régime de Nkurunziza finira par le vérifier. 

Les partis d’opposition et la société civile ont manifesté contre un 3ème mandat en 2015. Aujourd’hui, encore, il est très probable que Nkurunziza s’octroie un 4ème mandat. Qu’allez-vous faire cette fois-ci, plus que ce que vous avez fait en 2015 ?  

Il ne faut pas focaliser sur la personne de Nkurunziza, mais sur le système qu’il porte et qu’il incarne. Lui ou un autre ne change rien à la donne que représente ce système criminel qu’il faut abattre. Même en 2015, le Parti MSD était préoccupé par ce système qui démolissait tout ce qu’avait construit l’Accord d’Arusha. Le 3ème mandat n’était qu’un aspect parmi d’autres, même plus importants de l’Accord. Mais en violer un seul, comme le 3ème mandat, c’était déjà trop et la voie royale pour violer tout l’Accord. Et c’est ce qui s’est passé par la suite. 

On a vu des régimes apparemment forts (Tunisie, Egypte, Burkina Faso, Soudan, Lybie) s’effondrer en quelques mois. Pas grâce aux politiques, mais grâce aux révoltes populaires et/ou l’armée. Pensez-vous que c’est possible au Burundi aussi ? 

Comme je vous l’ai dit, il n’y a rien d’impossible, c’est une question de circonstances et d’un nombre de facteurs qui, réunis un jour J, rendent possible une révolte populaire. Il ne faut pas oublier qu’au Burundi il y a déjà eu les manifestations de 2015, c’est-à-dire que l’état mental des barundi est disponible et la répression ne l’a pas modifié, il n’attend que la conjonction de ces circonstances et facteurs. 

Pour terminer, avez-vous un message particulier au peuple burundais en général et à vos membres en particulier ?

 Le message se résume en deux mots : courage et détermination. 

Propos reccueillis par Steve Baragafise