Burundi : décryptage du discours du président Pierre Nkurunziza à l’occasion des 4 ans de son 3e mandat



C’est dans un discours aux allures propagandistes que le président burundais, Pierre Nkurunziza s’est adressé, cette semaine, aux membres du parti au pouvoir pour avoir placé la confiance en lui ; il y’ a quatre ans pour diriger le pays.

« C’est une grande fête pour moi, pour ceux qui nous ont élus et pour les amis du Burundi qui ont osé soutenir ma candidature avant, pendant et après les élections. C’est une grande joie pour nous pour ce moment où nous fêtons quatre ans de notre mandat présidentiel, la paix étant une réalité évidente dans le pays », a fait savoir Pierre Nkurunziza. Ce discours n’a pas manqué de commentaires d’autant plus que ses enjeux demeurent importants. Pour le politologue Jules Ndabemeye, ce discours, qui devrait être un discours bilan a été plutôt caractérisé par un élan de diabolisation de l’ennemi, l’appel au positionnement pour les élections de 2020 et un manque de perspectives évidentes pour l’avenir du pays.

«…aux cotés des burundais qui croient toujours en la démocratie, il y en a d’autres qui demeurent attacher  aux idéologies néocolonialistes. Ceux-là veulent du mal au Burundi. Mais, ils se trompent, la vérité finit par vaincre et les jours du voleur se comptent sur les doigts. Les burundais n’accepteront plus de se laisser avoir une petite part de leurs richesses. Nous n’avons pas plus peur de la foudre car celle-là n’est pas Dieu », indique Pierre Nkurunziza.

Ce discours incarne l’identification de l’adversaire comme un mal absolu. C’est un discours qui perturbe aussi son auditorat. Néanmoins, ce qui rend très intéressant ce retour en force de l’image monstrueuse de l’ennemi, c’est le fait que l’opposition en exil (qui est politiquement pris en ennemi du pays) ne se restreigne pas à ce genre de discours mais qu’elle continue à légitimer toujours sa lutte sur des sujets très sensibles qui dérangent le système comme le retour absolu de l’Accord d’Arusha, les violations massives des Droits de l’Homme, l’avenir de la justice internationale. Bien plus, le régime s’enfonce de la prévalence continuelle de ce langage du mal absolu. Pour moi, c’est la perte du sens de gouverner. Le régime ne propose rien pour la sortie de crise que traverse le pays. Le défi qui est le sien est d’exclure une partie des leaders de l’opposition dans toutes activités de gestion du pays. Le régime est visiblement étranglé par cette opposition dont il associe au néocolonialisme.

« Ce n’est pas un secret, nous avons réalisé beaucoup des promesses que nous avons faites à l’endroit du peuple burundais. Nous sommes même allés au-delà de nos promesses. Cela est notre fierté. La paix et la sécurité sont une réalité dans le pays, les touristes et les investisseurs ayant multiplié leurs visites dans le pays. Cela n’a pas manqué d’impact ; lune grande productivité dans tous les secteurs du pays : agriculture, élevage, les mines, les industries et autres. Notre pays a une indépendance financière de 85%. Nous espérons que d’ici trois ans, nous aurons une autonomie financière de 100% »

Dans cet extrait du discours, l’on peut se demander, considérant son parcours narratif, si le Pierre Nkurunziza n'exprime pas son propre désespoir politique. Ici, Il n'y a plus l'obsession des forces du mal par rapport auxquelles il faut contre-attaquer, c’est le moment de rendre des comptes.

Pourtant, ils sont nombreux, divers acteurs qui ont fait des critiques sur les résultats économiques du système actuel ; la Banque Mondiale, les journalistes locaux ou internationaux, la société civile nationale et internationales, les think thanks européens et africains, etc. Si l'on en revient aux données empiriques, force est de relever une certaine contradiction entre ce que dit le président Pierre Nkurunziza et la réalité du terrain : 50% des burundais sont atteints du paludisme, seuls 7% de la population sont bancarisés (23%, la moyenne en Afrique), la pauvreté monétaire touche plus de 70% de la population selon l’olucome, le Burundi étant le 1er pays le plus pauvre du monde, etc. Politiquement, c’est en fait le discours du pouvoir contre le pouvoir. On pourrait raisonnablement se demander si ce discours n’est pas simplement une expression de marketing politique aux allures propagandistes car le développement économique auquel Pierre Nkurunziza faits allusion a déjà  échoué avec les années 2015. C’est un appel au positionnement pour les échéances électorales de 2020.

« Nous lançons un appel aux burundais en exil de rentre dans leur pays et nous félicitons ceux qui sont déjà rentrés au pays. Qu’ils viennent pour que nous construisions notre pays ensemble. Mais, ceux qui sont recherchés par la justice seront traduits devant la justice nationale comme le stipule le Droit international. Nous remercions également les serviteurs de Dieu. Ils nous appuient dans le travail patriotique de servir et d’aimer le pays. Ils se donnent aussi dans leurs prières, qu’ils évitent de tomber dans le piège des ennemis car certains d’entre eux l’ont été. Nous prions a tous les burundais que les institutions passent par les élections et sont remplacées par la voie électorale. Qu’ils évitent de trahir leur pays car celui qui le fait s’empêche lui-même la paix. Qu’ils évitent vraiment de regretter. »

Visiblement, le régime craint de faire face aux problèmes de fronde interne au parti et la montante opposition du parti de Rwasa. Ce discours est comme un signe d’avertissement très évident d’une part pour l’opposition en exil qui est exclue de fait dans ces élections et à l’endroit de l’opposition interne incarnée par le conseil national de libération d’autre part.  Le régime avertit quiconque qui va oser lever la tête ou emboiter un chemin différent à la ligne directrice parti au pouvoir dans les prochaines élections à venir. Le dissident, lequel qu’il soit, sera sanctionné par la justice du pays à l’instar de ceux qui ont tenté de le faire en 2015. On perçoit alors un isolement complet du régime sur fond des enjeux des élections de 2020. On fait allusion à la répression sous une autre forme, plus sainte à entendre mais plus cruelle au fond. Dans cette partie, le régime se radicalise. Il veut que toutes les structures du pays travaillent pour la victoire du parti, ce qui reste incertain. Pour moi, il s’agit d’un discours tinté d’hypocrisie puis qu’on sait que le régime a deux langues sur la question des réfugiés et qu’il est le seul qui veut contrôler le lead des églises de réveil en imposant ceux qui sont favorables au retour de Pierre Nkurunziza pour un autre mandat ou ceux qui appartiennent à la même ethnie que lui. 

Steve Baragafise