Pamela Mubeza, une activiste, féministe et incontestable défenseuse des droits des femmes et des filles



Vous le savez déjà ! Depuis quelques décennies, les femmes revendiquent leurs droits : droit à l’éducation, droit à la succession, droits reproductifs, etc. Dans certaines sociétés, cette revendication des femmes a été entendue. Mais dans d’autres, le chemin est encore très long ! En plus de ces droits qui leur manquent, ces femmes sont violées, traitées comme objet et d’autres maux encore dont vivent ces femmes. Pourtant, la femme joue un rôle central dans la stabilité de la famille et de la nation. Elle est aussi d’une importance capitale dans la réussite de la résolution des conflits par le dialogue.

Mais pour bien accorder toutes ces questions relatives à la situation de la femme et son rôle dans les conflits qui minent la plupart des pays africains, Imburi Phare a rencontré Madame Pamela Mubeza, une activiste et ardente défenseuse des droits des femmes. Longtemps au service de la femme burundaise, Pamela Mubeza vit actuellement en exil au Canada. Mais malgré cet exil, cette infatigable féministe d’origine burundaise poursuit son combat dans plusieurs organisations régionales, continentales et internationales. INTERVIEW

Bonjour Madame Mubeza ! avant d’aller plus loin dans notre interview, pourriez-vous vous présenter à nos visiteurs ?

Je suis activiste mais féministe avant tout et défenseure des droits des femmes/filles depuis 15ans

Mais quand j’étais plus jeune, mon entourage me disait que j’avais la fibre activiste.

Fondatrice de l’Association des Mamans Célibataires pour la paix et le Développement (lauréate du prix With and for Girls) qui milite pour les droits de la jeunesse féminine, notamment le droit à l’éducation et les droits reproductifs. Je suis aussi initiatrice des projets "our rights our choice" avec les femmes/filles en exil pour leur autonomisation économique. Je suis la première personne qui a essayé de mener la campagne pour la gratuité des pads hygiénique, je suis aussi présidente de l’Alliance Burundaise des Activistes et des Défenseurs des Droits Humains. Je suis membre fondatrice de l’AFA, Activiste Féministe Africaine. En exil je suis co-fondatrice de l’East African Integration in Canada, organisation qui facilite l’intégration et l’implication dans la vie canadienne, et dont les services sont offerts dans des langues parlées dans la communauté Est-africaine. Je suis également chargée de programme au CICAN (Cooperation Integration Canada),

Militante au MOFIF (Mouvement Ontarien des Femmes Immigrantes Francophone) et cchampionne pour le programme accès et équité de l’OCASI (Ontario Council of Agencies Serving Immigrants) (Access and Equity Program). Je suis membre de plusieurs organisations féminines.

A part mon activisme,  je suis une mère et fait un master en études des conflits

Vous êtes en exil après avoir travaillé pour la promotion de la femme burundaise pendant plusieurs années. Comment voyez-vous la vie en exil ?

L’exil ne nous diminue pas, elle nous rend plutôt plus forts ! 

On apprend à résister aux problèmes, on s’adapte et on réfléchit sur la façon d’avoir le droit d’être un citoyen burundais jouissant de tous les droits.

L’exil n’est jamais facile mais c’est un des moyens de devenir plus solide. 

Avez-vous gardé un lien avec les femmes restées au pays ou en exil dans les pays voisins ? Si oui, comment soutenez-vous ces femmes ?

Le monde évolue, et les techniques de communication aussi.

Les femmes restées au pays ont plus que jamais besoin de notre soutien. Elles voient leurs droits régresser comme une peau de chagrin, il est très rare que les violences et autres formes d’abus faites aux femmes/filles soient reportées de la même manière que d’autres violences liées à la politique.

J’ai initié plusieurs initiatives pour soutenir les femmes/filles en exil que ce soit au Congo, au Rwanda ou à Kampala.

Ce sont des initiatives qui renforcent la dignité des femmes/filles et qui leur permettent de devenir autonomes financièrement en plus de comprendre leurs droits.

Au Burundi, on a pu permettre la réinsertion scolaire d’environ 100 jeunes mères adolescentes. Certaines bénéficient des frais scolaires, d’autres non. 

Selon vous, à part la crise actuelle et l’exil, quels sont les autres problèmes auxquels est confrontée la femme burundaise ?

Il est impossible de tout décrire ici.

A la base, nous sommes une société patriarcale avec tout ce que cela implique,

A titre d’exemple, les femmes n’héritent pas ni de leur mari ni de leurs parents jusqu’ à maintenant. Nous n’avons toujours pas de loi sur la succession et du coup nous nous référons au droit coutumier.

Nous avons toujours des difficultés pour accéder d’une façon égale à la scolarité, et aux postes de décisions.

 D’une part, il y a des lois discriminatoires y compris dans la législation scolaire, je vous donnerai l’exemple du principe qui veut que :

Si une jeune fille mineure tombe enceinte, sachant que légalement les mineures ne peuvent pas consentir aux rapports sexuels, elle écope d’un renvoi scolaire, elle ne pourra reprendre l’école que deux ans plus tard, à la condition d’avoir écrit une lettre adressée à la ministre de l’éducation signifiant qu’elle ne le fera plus (qu’elle ne se fera plus violer ??).

Donc, les jeunes filles sont des victimes et ce sont elles qui sont punies. Reprendre l’école est un défi. J’en ai entendu des filles auxquelles on a empêché de faire le concours national, ou l’examen d’état …

Peu importe le point de vue abordé, que ce soit du point de vue socio-économique, politique et/ou culturel si nous ne régressons pas nous faisons une marche sur place...

Il suffit de voir combien de femmes occupent des postes de haute responsabilité, ou combien de femme sont dans le haut commandement militaire, aucune ! Le nombre des  femmes qui dirigent des medias ? Presque aucune ! Femme bâtonnier ? Jamais de l’histoire du Burundi ! Femmes leaders des partis politiques sur 10 c’est moins de 10%.

Quelques femmes commencent à percer vers l’entreprenariat mais le terrain reste glissant.

Je ne peux pas tout expliquer ici, mais le ciel est toujours gris pour les filles et les femmes. Allez visiter les prisons burundaises, 90% des femmes incarcérées le sont parce qu’elles ont avorté ou tenté de le faire, et les géniteurs se la coulent douce dans la communauté…

En plus, elles retombent enceintes dans les lieux de détentions, elles ne bénéficient d’aucun suivi psychologique et sont livrées à elles-mêmes avec tous les préjugés qui leurs sont accolés.

Par ailleurs, il est aberrant de constater qu’en 2019 il n’est toujours pas tabou de taper sur « sa femme » comme si c’était quelque chose qui appartient à l’homme, comme les meubles, la voiture , la vache , et qu’ il peut échanger au moment qu’il veut et où il  le veut.

Oui, nous avons quelques lois, mais elles sont difficilement applicables car les esprits sont obnubilés par le système patriarcal,

Nous citerions ici le cas d’un médecin qui avait enjoint aux femmes enceintes de ne venir en consultations qu’en compagnie de leur époux ! Une administratrice communale a mis un couvre-feu pour toutes les femmes non mariées, on est toujours en 2019 ! C’est presque hilarant, parce que ceux qui sont censés faire respecter la loi ignorent que ces lois existent.

Nous nous sommes toujours heurtés aux problèmes du tabou autour des droits reproductifs, alors que les punitions sociales sont bien là, pour punir les conséquences.

Les femmes burundaises n’ont toujours pas accès aux serviettes hygiéniques pour leurs menstruations, c’est même tabou d’en parler alors que c’est un phénomène tout à fait normal sur chaque fille et femme du monde entier.

Les femmes sont toujours dotées, les femmes ne peuvent pas battre le tambour, les femmes sont encore exclues de certains métiers.

A l’intérieur du pays les femmes font quasiment tous les travaux ménagers et champêtres, mais au moment de la récolte, c’est monsieur qui encaisse les dividendes et s’il est gentil, il pourra offrir un pagne à son épouse et/ou prendre une concubine.

Comment voyez-vous la situation de la femme burundaise actuelle ? (Recul, stagnation ou progrès ?)

Franchement, nous faisons une marche sur place, on avance de deux pas et on recule de trois pas et avance de quatre pas et on recule de trois pas, et pourtant presque tous les outils et atouts sont là.

La plupart des mécanismes internationaux sont signés et ratifiés par le Burundi.  Les conventions, les traités, les résolutions, les lois, les programmes internationaux et régionaux sont bien là, mais les mentalités restent statiques, la communauté ne veut pas changer.

Je verrais ce progrès le jour où les femmes vont représenter les grandes organisations de la société civile mixte, pas uniquement les organisations spécifiques des femmes.

Le jour où je verrais des femmes dans les hauts postes de commandement militaires

Le jour où des mécanismes pour favoriser l’accès égal à la scolarité seront mis en place

Le jour où le viol sera strictement puni

Le jour où les femmes auront les mêmes droits sociaux économiques comme l’accès à la propriété.

Le jour où les femmes apprendront à apprendre à leurs enfants leur propre généalogie, car certains enfants ignorent jusqu’au prénom de leurs grand-mère maternel, et certaines femmes depuis leurs mariages ont automatiquement perdu leurs propres noms.

 Vous avez milité, comme d’autres femmes éprises de paix, contre le 3e mandat illégal de Nkurunziza. Malheureusement, ce mandat a continué et va même bientôt s’achever. Et probablement, un 4e mandat aussi. Sentez-vous un certain découragement vis-à-vis de cette crise burundaise qui s’enlise ?

Chaque chose a un début et une fin. A mon avis le découragement est synonyme d'échec. Entre autre caractéristiques, un État de Droit respecte les droits des femmes .Personnellement, mon engagement dans la lutte contre la violation de la constitution a été et reste motivée par la lutte contre un système corrompu, criminel, misogyne et anticonstitutionnel. Il pourrait y avoir 3,4, ou 10 mandats ou même un changement de régime, si nous gardons le même système là ,notre lutte sera vaine. Mon espoir est que les femmes aient cette résilience en elles qui nous permettra de triompher dans notre lutte pour un État de droit.

Vous êtes active au sein du MOFIF au Canada. En quoi votre participation au MOFIF peut-être utile aux femmes burundaises restées au pays ?  Ou c’est pour un autre combat des femmes immigrées confrontées à d’autres problèmes dans leur pays d’accueil ?

Le MOFIF a pour mission de travailler à la mise en place des conditions favorables pour améliorer la situation des filles et des femmes immigrantes francophones et favoriser leur intégration ainsi que leur participation active dans toutes les sphères de la société. C’est une grande organisation qui donne les opportunités aux femmes immigrantes pour devenir actives et agir comme des citoyens intégrés. En 2018 j’ai été choisie par le MOFIF comme une femme qui fait la différence et j’ai ainsi eu l’occasion de partager mon parcours dans la page spéciale du "Le Métropolitain" de Toronto. Je reste Burundaise et j’espère que c’est inspirant pour mes consœurs.

Je performe mes propres compétences à travers le Mofif, j’influence d’autres femmes et en même temps, les femmes burundaises avec lesquels je suis en contact bénéficient de mes aptitudes et ressources. Tout est lié en ce qui concerne la cause des femmes. 

Vous poursuivez actuellement des études de master en gestion de conflits au Canada. Selon vous, quel est le rôle de la femme burundaise dans la résolution de la crise burundaise ?

Nous savons tous que la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité qui a été adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2000, est devenue historiquement importante pour nous,  car elle demande à l’ONU et aux États membres de prendre en compte plus systématiquement les intérêts des femmes dans les activités de maintien et de consolidation de la paix.

Il est aussi important de rappeler que les tribunaux internationaux et la nouvelle Cour pénale internationale ont considérablement élargi la définition des crimes de guerre afin d’y inclure les sévices perpétrés contre les femmes, comme le viol et autres formes d’abus lors des conflits.

Je vous partage quelques chiffres qui me semblent importants et qui peuvent permettre la compréhension de ma position sur cette question.

Selon le Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les femmes et la paix et la sécurité du 9 octobre 2018 : entre 1990 et 2017, les femmes ont continué de compter pour seulement 2% des médiateurs, 8% des négociateurs et 5% des témoins et signataires des principaux accords de paix; et seuls 11% des accords signés en 2017 contiennent des dispositions relatives à la parité entre les genres.  Cette tendance est similaire à celle observée entre 2000 et 2016, où seuls 25 des 1 500 accords signés dans cette période traitaient du rôle des femmes dans les phases de mise en œuvre.

Les rapports de l’ONU femme se réfèrent à la recherche de Laurel Stone en 2015 dont l’étude portent effectivement sur les 156 accords de paix. Ainsi donc de par cette recherche, lorsque les femmes participent aux processus de paix. Sur une période de 2 ans,  la probabilité du maintien en place des accords de paix augmente de 20%, et celle qu’un accord reste en place pendant au moins 15 ans augmente de 25%.

Lors des précédentes négociations  en 2000, et ceux d’après 2015, lorsqu’ on parle des questions des femmes et du genre, certaines personnes influentes comme les politiciens et autres acteurs  n’ont pas hésité à dire que ce sont des choses accessoires, qu’ il y a plus important que cela, en oubliant les milliers de femmes en exil, violées et violentées, portant des séquelles autres que physiques, tels que des enfants issues des viols, la mortalité infantile, les abandons scolaires et le non accès aux instances de décisions .

D’après moi, notre participation est un droit et non un traitement de faveur qu’il faut accorder aux femmes. Il est connu que la participation des femmes permet d’augmenter de 35% les chances de réussite d’un accord et son appropriation par les communautés. Pour les raisons énumérées ci-dessus, mon avis et que notre rôle est de faire notre possible pour pouvoir participer dans tout le processus de résolution non violente de la crise burundaise

Si vous rencontrez Denise Bucumi, la Première Dame du Burundi, quel message vous lui direz par rapport justement à sa position de Première Dame et au rôle de la femme dans la restauration de la paix dans le pays ?

Qu’elle devrait ou aurait dû profiter de sa position pour l’intérêt de ses enfants, notamment en plaidant pour que la loi sur la succession soit, et pour que les règlementations scolaires réprimant la fille soient éradiquées, en conscientisant la communauté burundaise sur le fait que le viol comme arme de guerre est un crime contre l’humanité,

Je lui dirais aussi que je sais que c’est une mère et qu’elle a élevé seule ses enfants quand son époux était au maquis, donc qu’en tant que Première Dame, elle pourrait en profiter pour que les femmes seules ou pas puissent bénéficier de l’aide sociale. Elle devrait dissuader aussi ceux qui veulent spolier les biens de ceux qui sont incarcérés et en exil.

Je lui dirais aussi qu’elle devrait influencer sa communauté pour que ces personnes qui passent pour des femmes ( je veux dire ces les femmes qui occupent des postes pour completer le quotas des femmes mais qui mettent en place recommandations , principes , ordonances et notes opprimant les droits des femmes) et qui oppriment des femmes auraient dues être déchues de leurs fonctions.

Je lui dirais aussi que les femmes ont les mêmes problèmes socioéconomiques et politiques et qu’elle aurait dû saisir l’opportunité pour créer des zones de sécurité pour les femmes rurales. 

Quel message pouvez-vous adresser à l’ensemble des femmes et jeunes filles en exil et au pays ?

Dépasser les préjugés, apprendre à devenir autonomes financièrement, c’est la clé de plusieurs choses notamment certaines violences domestiques.

Apprendre à travailler dur, faire des études, ne pas se presser de se marier avec des hommes qui ont déjà fait leur chemin.

Apprendre à lutter pour leurs droits économiques.  

Lutter contre toutes ces pratiques qui semblent mettre en valeur la fille alors qu’elles font le contraire, l’exemple typique étant la dot qui est un échange entre la famille du garçon et de la fille, échange par lequel la famille du garçon échange des biens matériels contre la fille qui est une personne humaine.

Les femmes qui pensent que c’est leurs droits veulent le beurre et l’argent du beurre. Apprenons à nous considérer comme des personnes égales en droits et en devoirs ainsi nous allons forcer le respect.

Que la pauvreté ne nous pousse pas à devenir des esclaves, apprenons à gagner dignement notre vie, et surtout, apprenons à nos enfants dès le bas âge les valeurs d’égalité et de respect. Oui, nous avons des rôles différents ou partagés par rapport au physique, mais nous sommes égales aux hommes en droit et en dignité.

Je lance un message vibrant à toutes les femmes de ne pas avoir peur et de foncer pour se faire élire et exercer leur action citoyenne, de créer des partis politiques et de rêver plus grand. 

Propos recueillis par Gaudence Uwineza