Burundi : la "maman nationale" fait-elle peur au pouvoir de Bujumbura?



C’est du moins une question que tout le monde se pose vu les dernières manifestations organisées samedi dernier à Bujumbura et dans certaines autres villes du pays.

Partout, les initiateurs avaient choisi un même mot d’ordre : « La société civile (proche du pouvoir) se joint aux habitants de la ville de Bujumbura pour dénoncer les montages grossiers orchestrés contre les autorités de notre pays », lit-on sur une des pancartes des manifestants. Ces marches manifestations qui avaient rassemblé les plus zélés du pouvoir visaient généralement à « dénoncer certains médias occidentaux spécialement la Radio France Internationale, TV5 Monde et le journal Le Monde qui repandent des fausses informations sur le Burundi » comme l’indiquent toujours les pancartes portées par ces manifestants.

Le point du Conseil National de Communication (CNC) sur l’intervention de Maggy Barankitse dans l’émission Internationales, avait servi de prélude à ces marches manifestations. Il y avait une semaine déjà que ce Conseil avait fait savoir dans un tweet qu’il s’inscrit en faux contre les acteurs qui ternissent l’image du pays et que des sanctions contre la RFI pourraient être une des options possibles. Une semaine plus tard, c’est la société civile qui décide d’appeler sous une forme voilée la population (ou les partisans du régime) de descendre dans la rue pour dire non à l’influence de « ces ennemis du pays » selon les manifestants.

Marguerite BARANKITSE, de la Maman nationale à l’ennemie du pays ?  

Il y a bientôt quatre ans, Maggy a été nommée par le Président Pierre Nkurunziza comme la maman nationale. Quatre ans plus tard, elle est devenue l’ennemie du pays selon les slogans entendus dans les manifestations de ce samedi. Pourtant, Marguerite BARANKITSE, du nom de Maggy n’est pas étrangère aux autorités du pays. En effet, depuis la crise de 1993, cette femme, native de la province de Ruyigi située à l’Est du pays, une des provinces qui a été ravagée par la crise qui a duré près de 10 ans, s’est illustrée dans le travail humanitaire. Spécialement en faveur des enfants orphelins et abandonnés qu’elle a élevés et éduqués grâce aux actions caritatives de la maison SHALOM. Un refuge qu’elle a créé après avoir sauvé 25 enfants d'un massacre dont elle a été témoin lors des conflits tragiques entre Hutu et Tutsi en 1993. Ces enfants sont aidés dans tous leurs besoins notamment les besoins de santé et d’éducation.

 En 22 ans, la Maison Shalom est devenue un vaste complexe d'écoles, d'hôpitaux et d'un réseau de soins de santé dans le but d'améliorer la vie des enfants du Burundi grâce à un développement intégré et durable visant à instaurer une paix durable dans son pays. L'étendue de son action ainsi que le fait qu'elle accueille les enfants indépendamment de leur origine Tutsi, Hutu ou Twa lui vaut une immense reconnaissance de la part du monde entier. Jusqu’ici, Marguerite BARANKITSE possède plus de 22 prix lui décernés par différentes organisations et structures administratives internationales dont le dernier est celui du parlement canadien. C’est lors des manifestations contre le 3eme mandat que de sérieux ennuis ont commencé avec le régime.

Elle décrit au cours de l’émission Internationales les conditions dans lesquelles elle a connu les ennuis qui l’ont poussée finalement à l’exil. 

« C’est quand j’ai exigé l’arrestation du policier du jeune Nepomuscene  Komezamahoro, l’enfant de moins de 15 ans qui a été tué à balles réelles. C’est mon devoir, c’est ma mission et c’est pour cela qu’il (Pierre Nkurunziza) m’avait donné un passeport diplomatique et deux distinctions. Et du jour au lendemain, quand j’ai fait exactement ce que j’avais fait il y a 20 ans, quand j’ai plaidé qu’on ne tue pas, je suis mise la première sur la(les) liste(s) des criminels. Je ne comprendrais jamais mais je ne baisserai non plus les bras. », fait savoir, sur un ton plutôt serein, Marguerite Barankitse. 

Cet engagement a été toujours le sien car bientôt cinq ans en exil, Marguerite Barankitse ne cesse de dénoncer les violations des Droits de l’Homme observées au Burundi depuis la crise de 2015. Elle a décidé alors de consacrer toute son énergie à aider les réfugiés burundais dans les pays voisins. Comme elle le dit habituellement d’ailleurs, sa vision est d'instiller la dignité chez les réfugiés et de leur permettre de garder leurs rêves en vie.

La société civile en exil fustige ces manifestations

Contrairement à la société civile pro Nkurunziza qui a organisé ces manifestations, la société civile en exil voit plutôt, dans cette marche manifestation, une autre intention cachée du régime en place.

« Les manifestations organisées par la société civile proche du pouvoir pour contester contre la RFI, TV5 Monde et le Journal le Monde ainsi que le défenseur des Droits de l’Homme Marguerite Barankitse montrent que le pouvoir continue de nier les exactions qu’il commet. Depuis 2015, le cndd-fdd et ses acolytes ont pris l’habitude d’organiser des manifestations chaque fois qu’il y a des questions évoquées surtout en rapport avec les Droits de l’Homme. Ceci montre qu’il n’a pas de réponses à donner aux préoccupations exprimées. Pour le cas d’espèce, le gouvernement devrait demander à la RFI le droit de réponse au lieu de descendre dans la rue la population qui n’a même pas écouté l’émission. Pour la société civile indépendante, ces organisations qui ont organisé ces manifestations ont démontré qu’elles ne défendent pas les droits de l’homme mais sont inféodées au parti cndd-fdd. Il est difficile de comprendre une organisation dite de la société civile qui nie par exemple la mort de Nepomuscene Komezamahoro évoquée dans l’émission. Donc ce comportement montre que ces organisations soutiennent les violations des Droits de l’Homme commises par le pouvoir de Gitega », indique Gervais Nibigira, Vice-Président du Réseau des Citoyens Probes, RCP en sigle, contacté par la rédaction d’IPM.

A la question de savoir si réellement Maggy fait peur au régime, Nibigira répond en ces termes : « Marguerite Barankitse comme tous les défenseurs des Droits de l’Homme et activistes de la société civile burundais font peur à Nkurunziza parce que leur voix porte très loin alors qu’il n’a pas besoin que ces exactions soient connues. Nkurunziza veut que le Burundi soit un îlot où son pouvoir tue, viole et emprisonne comme il veut sans qu’il y ait des dénonciateurs. C’est pour quoi son régime fait tout pour taire toutes les voix qui s’élèvent pour informer l’opinion nationale et internationale sur la situation des Droits de l’Homme au Burundi, » conclut Nibigira.

Depuis 2015, le Burundi vit une crise politique qui a fait jusqu’ici plus de 2000 morts selon les organisations de défense des droits humains et contraint plus de 400.000 personnes en exil. A présent, aucune perspective de sortie de la crise n’est envisagée d’autant plus que le dialogue entre les parties en conflit est en panne depuis l’an 2017. Le pouvoir se prépare aux élections de 2020 alors que l’opposition en exil espère toujours un retour glorieux au pays. La société civile et les medias en exil, quant à eux, continuent un travail de plaidoirie pour le règlement pacifique de la crise d’avril 2015.

Gaudence Uwineza