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Burundi: la Première Dame Denise Bucumi confesse publiquement les crimes commis par le régime actuel

Le couple présidentiel burundais en prière en septembre 2015

Le couple présidentiel burundais en prière en septembre 2015

Dans sa prière de clôture des journées de la prière d’action de grâce organisée du 26 au 30 décembre 2018 à Ngozi, au nord du Burundi, la Première Dame du Burundi, Denise BUCUMI, vient de dire une prière qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux ainsi que dans les conversations physiques entre les gens. La rédaction d’Imburi Phare Media a contacté le politologue, Jules Ndabemeye, pour qu’il nous brosse son analyse sur le sens de cette confession pas comme les autres.

Pour ce politologue, ce discours n’a rien de mobilisation, de lutte ou de révolution à référence religieuse. Il s’agit d’un discours qui appelle au renouveau religieux à l’intérieur du champ des forces sociales et politiques conflictuels.

« La question est de savoir la portée de ce discours à travers l’analyse des objectifs qu’il s’assigne et des transformations qu’il veut opérer. D’abord, ce discours (prière) pose Dieu comme référence suprême. Pour la Première Dame, C’est Dieu qui légitime et dicte les pratiques dans les domaines et cette référence est exclusive à toute autre selon les intérêts en jeu. Il est aussi la source de la temporalité des choses. Pour la Première Dame, Dieu est le garant de tout, de la vie au pardon pour ceux qui se repentent.

"Seigneur, nous te remercions pour cette merveilleuse journée que tu nous as préparée pour que toutes les bénédictions pour le Burundi qui avaient été bloquées soient accomplies. Éternel notre Dieu, nous savons que Tu ne te manifestes pas là où se commettent des péchés, des crimes, Tu n’agis point. Et nous au Burundi, nous avons péché contre Toi. Nous avons commis différents péchés. En plus, on nous a, à maintes reprises, conseillé et averti, mais la plupart des fois, nous n’avons pas pris au sérieux ces conseils et on a commis beaucoup de péchés (crimes) par omission ou avec conscience. Mais, Tu nous as préparée, Seigneur, cette journée spéciale pour nous sauver afin que nous puissions commencer la nouvelle année de 2019 guéris, pardonnés, purifiés et délivrés de nos péchés. Seigneur, nous nous agenouillons devant Toi, les puissants comme faibles, pour confesser tous nos péchés », extrait de la confession.

Pour le politologue Jules Ndabemeye, les développements de cette prière s’écartent par rapport à la dynamique originale de sa supposée finalité.  

« La Première Dame parle de la situation réelle que vit notre pays. C’est la désolation. Elle évoque les assassinats, les règlements de compte, la vengeance, la rancœur. Ici, elle remet en cause les discours officiels sur les violations des Droits de l’Homme. N’ayant pas désigné les coupables, tout revient à croire que les premières responsabilités reviennent à l’Etat. C’est le principe de l’accountability. La Première Dame n’a pas non plus plaidé pour la justice temporelle des victimes. Elle parle dans l’ensemble. Pour quelle raison évoque-t-elle les morts sans parler de justice du moment qu’elle dit que Dieu lui a fait une révélation ? Parler de mort, dit parler de justice et révéler les auteurs de ces assassinats sinon ce discours n’aura aucun impact au niveau des craintes et des espoirs qu’il devrait surgir », commente le politologue Ndabemeye.

"Ce matin, j’ai lu le passage qui dit que « le sang sera vengé par le sang, et quiconque versera le sang de l’homme, son sang sera versé également. » Et j’ai eu peur et j’ai également été étonnée que Tu m’aies donné ces paroles divines. Et Tu as insisté encore une deuxième fois que « le sang sera vengé par le sang et quiconque versera le sang, son sang sera également versé. » Tu m’as également révélé une liste des noms de tous ces criminels. C’était une très longue liste de noms. J’ai été abasourdie et je me suis retrouvée en train de noter tous ces noms avec répétitions. Éternel Dieu, beaucoup de personnes ont versé du sang. Pardonne-nous ! » , extrait de la confession.

Selon toujours le politologue Ndabemeye, l’originalité de ce discours est qu’il comporte le rejet des paradigmes dominants. Il valorise aussi le peuple dominé en traduisant le refus des décisions, des politiques qui conduisent à cette situation.

« Ce discours traduit un sentiment collectif de vide due à l’épuisement et au discrédit des valeurs nationales face à la crise politique qui perdure dans le pays.  Ce discours propose le retour aux valeurs sacrées de l’humanité pour rétablir la cohésion sociale dans le pays. Il remet toujours en cause les paradigmes instaurés de l’intérieur du système (richesse accumulée, confort, orgueil, concurrence, etc. Le résultat de ce discours est qu’il met au grand jour également les rapports de forces et les alliances qui peuvent être déstabilisés »

"Au nom de Jésus Christ, nous nous agenouillons devant Toi pour demander pardon. Ceux qui détournent les biens du pays ont détournés beaucoup. Jusqu’à présent, beaucoup de gens continuent d’amasser des fortunes illégalement.  Des oppresseurs (des tyrans, des dictateurs, des despotes) il y en a beaucoup. Ceux qui commettent de l’injustice et de l’adultère, il y en a beaucoup. Ceux qui ont de la haine, la colère et l’esprit de vengeance, il y en a beaucoup. Nous implorons humblement Ton pardon, Seigneur. Des orgueilleux, prétentieux, cupides et arrogants, il y en a beaucoup. Pardonne-nous, Seigneur !.

Dieu Très Haut, nous avons eu la grâce d’être placés dans de hautes fonctions, mais l’orgueil nous envahit au point de se croire au-dessus de tout. Seigneur, Tu nous observes, Dieu Éternel, au nom de Jésus, Tu es attristé quand Tu vois tous ces orgueilleux, arrogants, vaniteux et égoïstes qui se croient capables de tout ou permis de tout faire, qui se croient puissants et intouchables. Dieu Très Haut, pardonne-nous ! 

Aujourd’hui, personne n’est satisfait de ses richesses, ils continuent d’amasser illégalement des richesses même en spoliant les nantis, les faibles et les pauvres. Dieu Très Haut, nous reconnaissons tous ces péchés, nous implorons ta miséricorde", extrait de la confession.

La dernière partie de ce discours confère un autre statut symbolique au couple présidentiel. Semblable par essence au discours du 7 juin de Bugendana où le Président annonce officiellement son non-retour aux élections des 2020, le présent discours constitue par ailleurs une menace potentielle à l’endroit des caduques du pouvoir et renforce la stature politique du couple présidentiel au milieu d’un système qui perd les pédales. Maintenant, ceux qui doivent se ranger sont contraints à une ligne politique plus explicite.

« Si ce discours parvenait à amorcer de gré ou de force une dynamique de changements, la transformation de la classe politique dirigeante serait le non-dit du présent discours pour que le système demeure rassembleur, uni et populiste que constitutif d’avant-garde face aux défis de justice, de sanctions et de perte de vitesse diplomatique qui le hantent », conclut le politologue.

Gaudence Uwineza 


Journal Ukuri n°147

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