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Burundi: ambiguité autour de l’annonce du départ Nkurunziza en 2020

C’est dans un discours officiel que le président burundais, Pierre Nkurunziza, a créé la surprise en annonçant,  jeudi 7 juin, juste après avoir promulgué une nouvelle Constitution lui permettant d’être de nouveau candidat dès 2020, qu’il renonce à poser sa candidature pour les élections de 2020. Malgré une occasion en or que la nouvelle constitution lui procure pour se présenter en un candidat légitime, le Président annonce : « Mes mandants se terminent en 2020 et je soutiendrai le nouveau chef d’Etat du moment ». Beau discours mais qui sceptiques plus d’un et c’est 2020 qui leur donnera raison ou pas. 

Le projet de réforme constitutionnelle avait fait l’objet de referendum le 17 Mai. Sortant gagnant à plus de 73% des électeurs, Pierre Nkurunziza promulgue, le 7 Juin, la nouvelle constitution taillée à la mesure de ses ambitions. Seuls deux grands enjeux prévalaient ; la durée des mandats présidentiels et le musèlement de toutes formes d’opposition conquérante.

Pourtant, Pierre Nkurunziza avait pris le pouvoir en 2005 au terme des élections démocratiques qui avaient été organisées par le pouvoir en place. Sa victoire était le fruit d’une compétition ouverte consacrant le long processus de paix que le Burundi allait expérimenter. Issu des Accords d’Arusha, la logique primordiale de ce processus était l’instauration d’une paix durable et la réconciliation du peuple burundais. Ainsi, Pierre Nkurunziza devient un chef d’Etat après avoir été élu par le parlement. En 2010, il avait été réélu pour le deuxième mandat (son dernier ) selon le contenu de l’Accord d’Arusha, et au regard de la loi fondamentale de 2005.

En 2015, l’annonce de sa nouvelle candidature pour un « mandat de trop » déchaina des violences dans le pays. Remué par une fronde interne à son parti, passant outre tous les mécanismes de partage de pouvoir issu des Accords d’Arusha, Pierre Nkurunziza décida de briguer de force un mandat illégal. Pris dans les filets d’une logique d’ethnisation de la crise qui suivit sa candidature, il consacre à ciel ouvert un climat de violence sans appel qui a fait plus de 3000 à 4000 morts selon les rapports de la société civile en exil.

C’est dans ces conditions que le Président Nkurunziza annonce qu’il est prêt à soutenir un successeur après la fin de son mandat de 2020. Un véritable surprise dans le pays comme à l’étranger pour un Président qui venait de promulguer une constitution qui lui ouvre toutes les portes pour « la théocratie laïcisée » dans laquelle tous les pouvoirs sont concentrés dans ses mains au nom de « Dieu ». 

Un discours qui ne convainc pas vraiment tout le monde

Pour le moment, les messages sur les réseaux sociaux des officiels se sont polarisés sur les commentaires de ce probable départ du Chef de l’Etat en 2020. En outre, dans son annonce, ce discours n’avait pas créé visiblement de surprises au sein de l’auditoire. Aux côtés de ceux-là, les acteurs d’opposition relaient également des interprétations sur le discours du Président.

« Je reste sceptique, les mots utilisés sont très flous. Pierre Nkurunziza ne dit pas qu’il ne se présentera pas mais qu’il soutiendra le nouveau président qui sera élu en 2020. Je ne peux pas être leurré par ce genre de discours. [...] », explique à Jeune Afrique, un membre de la coalition Amizero.

« Annonce ambiguë de Nkurunziza sur l'élection de 2020 : bluff pour desserrer la pression interne et internationale ou réel tournant politique ? Dans tous les cas, preuve est faite que les pressions politiques, judiciaires et économiques ne sont pas toujours sans effet », explique David Gakunzi, Ecrivain et Journaliste burundais.

« C'est un discours alambiqué, entaché des généralités éblouissantes et mots vertueux.
Il revêt un cachet d'imprécision intentionnelle et simplification exagérée.
Il est synonyme d'un slogan marqué par un glissement sémantique.
Il est vide de sens et a pour objet de distraction.»,
tweete un activiste de la société civile en exil.

« Le plus important n'est pas l'alternance de 2020 mais le changement dans la qualité du leadership maintenant. Il doit enfin faire parler vrai, déminer la route vers les élections 2020 et au-delà. Il est temps que les uns sortent de leur bunker et les autres descendent de leur nuage », explique Louis-Marie Nindorera, acteur clé dans la justice transitionnelle au Burundi.

Du côté du pouvoir, deux grands acteurs se sont illustrés dans la défense du Maître. Alain Nyamitwe, l’Ambassadeur plénipotentiaire tweete : « Pour avoir manipulé l’opinion sur l’intention du Président Nkurunziza de rester au pouvoir jusqu’en 2034, certains médias essaient de masquer leur honteux échec par une autre campagne de calomnies »

 Et pour Albert Shingiro, Ambassadeur du Burundi aux Nations-Unies, « Pierre Nkurunziza a déclaré solennellement que son mandat prendra fin en 2020 et qu’il est prêt à soutenir le nouveau président qui sera élu lors des élections de 2020. Il met ainsi fin aux spéculations superfétatoires qui lui prêtaient des intentions de se présenter en 2020 »

Au lendemain de la promulgation de la nouvelle constitution, le quotidien gouvernemental le Renouveau titre déjà : « Le Burundi est entré dans une autre ère de son indépendance » et le journal commente les propos du Président :

« La constitution est pour tous les Burundais et les étrangers vivant au Burundi (…) Cette constitution va être rassembleur de ceux qui ont voté pour Oui, ceux qui ont voté Non, ceux qui se sont abstenus et ceux qui n’ont pas répondu aux élections ».

Visiblement, le départ annoncé de Nkurunziza ne convainc pas toute la classe politique burundaise divisée sur fond de crise politique de 2015.  

Quels sont les enjeux qui se situent derrière ce discours ambigü du Président ?

Désormais, tout se joue dans la diplomatie occidentale. L’affaire serait menée par le ministre belge des Affaires Etrangères, Didier Reynders.

En effet, il y a un moment que le président Pierre Nkurunziza négocie l’issue de la sortie de crise. A la tête des puissances qui lui font pression, se trouve la Belgique en premier lieu et l’ensemble des pays de la sous-région. Pour le moment, les négociations se focalisent sur trois grands points :

  1. Le retour de l’opposition en exil

  2. L’ouverture d’un espace politique libre pour les élections de 2020

  3. La sortie honorable de Pierre Nkurunziza, grand acteur dans le déclenchement de la crise du moment.

A l’instant, le Président Nkurunziza a déjà cédé sur le point de sa sortie honorable. Mais pour les deux premiers points, le s négociations continuent toujours et il n’a pas encore consenti à aucune forme de compromis.

Ainsi, annonçant vaguement son départ en 2020, le Président Nkurunziza donne message à la communauté internationale qui lui fait pression. Il s’agit d’un message qui leur tend la main, qui leur indique qu’il reste coopératif malgré les points qui ne font pas encore compromis. Il est toujours disposé à collaborer, dirait-on.  Bien plus, la sous-région lui a déjà retiré toute forme de crédibilité depuis que l’UE a pris la décision de ne plus financer aucune activité de l’EAC. Ce flou est aussi une mise en garde. Il partira si tous les trois points parviendront à trouver compromis avec le Président.

Pour accélér la phase de négociation, Didier Reynders décide de dépêcher les envoyés spéciaux de la Belgique à Kampala pour rencontrer la médiation. Il s’agit d’un transfert stratégique pour que toute la région prenne part au processus de négociations en cours. Si du moins les négociations avancent, il s’agira ni moins ni plus d’un « real politics » car le Pierre Nkurunziza aura à forcer l’admiration des moins avisés.

D’ailleurs, un officiel, proche du pouvoir et représentant légal du clan présidentiel Abahanza l’a bien avoué dans son tweet de ce jeudi, 7 Juin ‘’ La twittosphere du jeudi 7 Juin 2018 sur le Burundi : Ceux qui sont bourrés de haine ne voient que du noir. Tu as beau leur montrer la lune, ils ne verront que le doigt. Quels ratés !’’

Ainsi, l’on ne saura pas si le Président va jouer sur le temps pour anticiper les faits. Bien que la pression fût énorme, par ce discours, il donne une nouvelle allure à sa lutte personnelle. La communauté internationale devra sérieusement lui tendre oreille pour enfin finir avec cette crise sans vainqueur. Mais le Président a toujours le terrain. Malgré cela, il ne pourra pas non plus séduire le monde car le temps presse, la pression est terrible. Donc, les deux camps ont intérêt à agir vite.

Visiblement, l’argument de stabilité du régime en place, invoqué par les proches du pouvoir et qui empêchait toute forme de débats politiques avec l’opposition en exil, se révèle désormais contre-productif dans la mesure où, à terme, il a maintenu l’impasse totale. La stabilité des institutions est certes recommandable, mais dans notre pays, c’est l’homme du jour qui fait l’institution. D’où il faut un débat inclusif « pour des institutions fortes »

Et, comme le monde moderne évolue plus vite que nos anciens systèmes, qui reposent sur des archaïsmes postcoloniaux, le meilleur mode de gouvernement porte un nom bien connu sous tous les cieux : la démocratie. Donc, même dans notre pays, il faut construire un système politique à la fois fort et souple, comme les architectures conçues pour résister aux séismes. L’objectif n’a rien de révolutionnaire. Il s’agit d’instaurer un contrat social qui repose sur un minimum de confiance, en autorisant des débats internes et en renforçant les institutions. Voila le but final de ces négociations en coulisses. 

Steve Baragafise 


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