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Hervé Berville, l’économie de la parole

Photo Samuel Kirszenbaum pour Libération

Né au Rwanda et adopté par une famille bretonne, l’économiste de 27 ans, élu député des Côtes-d’Armor, fait ses classes de porte-parole de LREM.

Il a intégré la petite escouade de marcheurs qui ont désormais leur rond de serviette sur les plateaux des chaînes d’info. Avec Stanislas Guerini, Aurore Bergé, Olivia Grégoire, Gabriel Attal, Sacha Houlié et consorts, il a délogé ceux qui squattaient les ondes depuis des décennies en un turnover exceptionnel. Economiste de 27 ans, né au Rwanda, Hervé Berville, propulsé pour cause de trajectoire exemplaire et d’histoire singulière, a dû apprendre sur le tas les ficelles. S’il arrive encore aux professionnels de trébucher, pas de raison que le novice franchisse sans mal les obstacles. La boulette en direct, la solitude de l’interviewé collé au petit matin feraient presque partie des risques du métier.

Ce jour de décembre, c’est quand même à coup de massue que le métier est rentré. Sur RMC, Jean-Jacques Bourdin, ravi de se frotter à une nouvelle pousse, démarre tout doux en flattant le CV du député des Côtes-d’Armor. Mais après avoir discuté frais de mandat des parlementaires, ça se corse au détour d’une question innocente sur le versement de la prime de Noël. Regard perdu, derrière ses lunettes rondes, l’invité ne l’avait pas vu venir, celle-là : «La ? Prime ? De Noël ? Je n’en ai pas en tant que député. - Non, pas vous. Les Français, eux… non ?»

Berville sort les rames : «Peut-être vous me donnez des informations mais je n’ai pas de prime de Noël…» Le matinalier lui rappelle le principe de cette aide aux personnes en difficulté. Alors que l’entretien prend l’eau, il écope à la petite cuillère : «Mais vous me parliez des députés, c’est pour ça…»

Si l’extrait gênant a inondé le Web jusqu’à plus soif, Berville n’y voit que«péripétie anecdotique et babillage de commentateurs». Et s’efforce d’en sourire : «Ah ! Ah ! J’aime beaucoup Jean-Jacques !» Le soir du gadin, une grappe de parlementaires La République en marche (LREM) était reçue à l’Elysée. Dans une antichambre du Château, le bizut se fait épingler par une de ses collègues : «Tu nous as ridiculisés, ne fais pas d’émission pour laquelle tu n’es pas prêt.» Puis le patron du parti, Christophe Castaner y est allé de son conseil : remonter en selle fissa. Et réviser. Le président du groupe LREM, Richard Ferrand, a, lui, rassuré Berville auquel il a confié l’un des quatre postes de porte-parole : «Ne te bile pas, ce n’est rien. Même pas une bourde, une petite "bourdine" !»

C’est que le diplômé de Sciences-Po Lille et de la London School of Economics a été placé aux premières loges de la vitrine LREM. Richard Ferrand, qui couve «ce garçon très doué, pas frappé par le symptôme de la grosse tête», l’avait érigé en exemple dès le printemps 2017. Il a même eu les honneurs du discours de politique générale d’Edouard Philippe qui brossait la bio de l’un des «benjamins [de l’Assemblée] né au Rwanda quatre ans avant le génocide et recueilli par la République […] qui peut être fière de le voir représenter la Nation».

L’enfant tutsi, qui a perdu ses parents tout petit, vivait dans un orphelinat de Kigali. Il a été évacué par l’armée française et adopté par un couple de Pluduno, un village des Côtes-d’Armor, lui, chaudronnier, elle, laborantine à l’hôpital. Du Rwanda, lui restent quelques bribes de souvenirs qu’il garde pour lui, une sœur, un frère et des oncles et tantes. Mais pas question de se déboutonner. «C’est un parcours singulier mais un parmi d’autres. L’histoire du pays où je suis né donne ce poids et résonne, je comprends cet intérêt plutôt bienveillant mais il ne faut pas que cela me définisse», élude-t-il, refusant «misérabilisme et déterminisme». Sans s’étendre, il raconte une «enfance chanceuse» en cadet d’une fratrie de cinq, entre cours de sport, école de musique, éducation catho, grandes tablées familiales de «Bretons pur beurre» et après-midi à la ferme chez ses oncle et tante sur ces terres laitières à deux pas de la mer. Il dit n’avoir jamais senti un regard de travers ou entendu une remarque raciste. Il est français, point. Breton, point. A l’école, un bon élève quoique «grande pipelette». «Ah ! Non ! Ne l’écrivez pas ça !»s’inquiète-t-il, regrettant sa confidence, pas franchement croustillante.

Sous l’effet de la «petite "bourdine"», le voilà qui verrouille et police sa parole, contournant frileusement les chausse-trappes et le versant glissant de la confession. La charge de travail qui a surpris les élus néophytes ? «On savait dans quoi on s’engageait, bosser beaucoup est le lot de nombreux Français.» Son job de porte-parole ? «Donner du sens à l’action, faire de la pédagogie, c’est passionnant.» La politique, carrière ou parenthèse ? «Bien malin qui peut prédire l’avenir, c’est ça le sel de la vie…» philosophe-t-il. Pas un mot hors des clous, rien qui dépasse. Comme son bureau où les pochettes triées par couleur sont alignées avec Voltaire et André Breton en Pléiade. Berville dévore surtout des essais économiques, «vous n’allez pas me trouver très fun !» Prié, pour la séance photo, de contorsionner sa silhouette longiligne d’ex-basketteur, il s’excuse de se sentir «emprunté et habillé affreusement classique».

Ses collègues le décrivent bon camarade, tout feu tout flamme, bavard et chaleureux, loin du control freak. Cet éclectique qui passe de Jay-Z à Debussy, milieu offensif dans l’équipe de foot de l’Assemblée n’est pas le dernier pour faire la fête. Bien plus volubile hors micro.

Son ascension éclair dénote un certain goût du risque. Parti deux ans au Mozambique avec l’Agence française de développement (AFD), puis au Kenya pour l’université Stanford, l’économiste est titillé par la politique. L’électeur de centre gauche a passé une tête dans des raouts PS a été vite rebuté par les intrigues d’appareil. Il tombe un jour, dans une revue des anciens de Sciences-Po, sur l’interview du secrétaire général adjoint de l’Elysée. Le googlise : Emmanuel Macron. Le voilà séduit par son «pragmatisme radical». Ah la révolution d’extrême centre… Quand son champion se lance, il monte un comité local à Nairobi, avant de rentrer sur un coup de tête : «La bonne personne au bon moment, ça n’arrivera pas deux fois.» Sa compagne, spécialiste sur les questions d’adaptation au changement climatique, reste, elle, au Kenya et vient juste de revenir en France. De retour chez ses parents, il fait campagne. Tractage, porte-à-porte, puis candidature aux législatives. Le soir de son élection, il reçoit un SMS de félicitations d’un numéro inconnu signé «Emmanuel». C’est comme cela qu’il a décroché le contact présidentiel. Le parcours est pour l’heure plus remarquable que le discours. Il y a comme un décalage entre le culot du fonceur et le propos lisse et corseté du porte-parole. Des traits qui «disruptent», comme on dit en macronie.

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