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Esclavage : « À la différence de la Mauritanie, la traite humaine en Libye est portée par une véritable criminalité organisée »

Pour Raouf Farrah analyste chez SECDEV, la crise migratoire est le résultat de la rapacité des milices libyennes intéressées par la manne financière que représentent les migrants. (Crédits : DR)

 

Raouf Farrah est analyste en chef de la section Afrique chez SecDev, un groupe d'analyse de risque politique, basé au Canada. Cet expert du Maghreb et du Sahel travaille sur des thèmes variés incluant le conflit et la sécurité, la criminalité transnationale, le cyberespace et la jeunesse dans la région. Cet expert décrypte pour La Tribune Afrique, les dessous de la crise migratoire et de ses dérives esclavagistes.

- La Tribune Afrique : Comment mettre fin à la traite des migrants dans un pays où règne le chaos comme c'est le cas de la Libye ?

Raouf Farrah : Tout d'abord, je tiens à signaler que le mot « chaos » peut porter à confusion. La Libye post-Kadhafi est une mosaïque d'écosystèmes politico-sécuritaires, administrés tantôt par la force -milices, groupes armés et chefs de guerre-, tantôt par des logiques tribales complexes. La division est/ouest, souvent évoquée dans les médias, est purement artificielle. Et afin de comprendre l'enjeu de la traite humaine en Libye, il est primordial que nous puissions, à partir de ces ensembles disparates, redessiner l'échiquier du pouvoir. Car mettre fin à ce fléau inhumain dans un pays où il y a trois gouvernements, une centaine de milices armées, une trentaine de centres officiels pour migrants et autant de prisons illégales est un défi de taille.

S'il fallait proposer deux pistes concrètes, je dirais que la première chose à faire est de lancer un message fort aux libyens eux-mêmes. On n'en parle très peu, mais il y a quelques communautés, surtout Amazigh, qui se sont mobilisées contre la traite humaine en Libye. Les habitants de la ville de Zuwarah (ouest de Tripoli) par exemple, mène depuis 2015 une âpre lutte contre les trafiquants, et ceci sans l'appui des fonds internationaux. La société civile libyenne doit se mobiliser de manière exemplaire.

La deuxième piste passe inconditionnellement par la prise de conscience chez les jeunes africains du danger de l'immigration illégale, particulièrement la route libyenne. Malheureusement, beaucoup ne le réalisent pas et désillusionnent en arrivant au pays. Un message fort doit leur être adressé notamment via des grandes campagnes de sensibilisation à l'échelle nationale. Dans la tête d'un jeune candidat à l'immigration clandestine, aller en Libye doit symboliquement signifier acheter son « propre billet en enfer ».

- La France et l'UA ont annoncé un plan d'urgence visant à évacuer les migrants de Libye, quelles sont les chances de réussite d'une telle mission ?

- C'est un plan ambitieux dont les contours paraissent encore flous. Le président de la Commission de l'Union Africaine, Moussa Faki Mahamat, a évoqué le chiffre de 20.000 migrants concernés par cette opération de rapatriement étalée sur six semaines. L'UA doit faire vite et bien ! Les défis comme l'identification des migrants, la validation des sorties par les autorités libyennes, la coordination et la logistique avec les États membres sont colossaux. Si l'évacuation des centres officiels, administrés par la Direction de combat contre la migration illégale (DCMI), une force placée sous la tutelle du Ministère de l'Intérieur du gouvernement d'union nationale se concrétise, les prisons illégales sont de leur côté, hors de contrôle du gouvernement officiel libyen.

L'administration de certains centres est « sous-traitée » à des groupes armés féroces, profitant du vide sécuritaire pour faire de la traite humaine. Le succès de l'opération dépendra en partie de la coopération avec ces mêmes groupes armés, mais aussi de leur rétribution financière. Beaucoup des milices se sont constituées une fortune colossale grâce à l'économie de guerre, notamment par l'accès direct à des centres de détention. Et plus que jamais, ce business s'est infiltré dans des pans entiers des institutions officielles. Un autre danger est que l'évacuation des migrants modifie les équilibres sécuritaires entre les barons du trafic. Ceci pourrait mener à des affrontements sanglants entre milices comme cela s'est passé à Sabratha en octobre dernier, aggravant davantage la situation des migrants.

- Après Frontex, l'UE a débuté une vaste stratégie visant à endiguer le flux migratoire au niveau des pays de transit, notamment au Maghreb et au Sahel. Est-ce qu'une telle stratégie ne risque pas de déstabiliser à termes des pays qui ne sont nullement prêts à faire face à cette nouvelle donne ?

- Tout à fait. L'Union Européenne tente par tous les moyens de refouler la crise migratoire vers la rive sud de la Méditerranée. Que ce soient par des politiques restrictives contre les ONG de secours, des alliances douteuses avec des milices, ou par une sorte de maîtrise des flux par « délégation souveraine » à des pays comme le Niger, le Maroc ou l'Algérie, l'UE est prête à tout pour contrer l'arrivée massive des migrants en terre européenne. Mais un pays comme le Niger par exemple n'a pas les moyens de jouer le rôle du gendarme pour l'Europe.

Les prochaines élections en Italie ne feront que raviver davantage le débat autour de l'immigration clandestine en Europe. Malheureusement de la mauvaise manière. L'été dernier, l'Italie a signé dans le secret le plus total un accord avec deux puissantes milices de Sabratha - ville à l'ouest de Tripoli, devenue capitale emblématique de l'immigration clandestine - afin de limiter les flux migratoires vers l'Europe. En échange, les miliciens avaient exigé leur reconnaissance politique par le gouvernement Serraj et du financement. Le comble de l'histoire, c'est que les deux milices en question sont reconnues comme étant impliquées dans des affaires de trafic humain. Ceci vous montre jusqu'où le gouvernement italien est prêt à aller dans la lutte contre l'immigration clandestine.

- Pensez-vous que la pression migratoire exercée sur l'Europe depuis les côtes libyennes poussera la communauté internationale à s'investir sérieusement dans la résolution du conflit qui mine le pays ?

- La crise migratoire en Libye souligne l'échec de la communauté internationale à faire face à l'un des plus grands défis du 21ème siècle. Je crois foncièrement que la sortie de crise ne pourra pas être portée par la communauté internationale, mais par les libyens eux-mêmes. C'est la seule voie vers la construction d'une Libye unie, prospère et en paix. Les puissants pays limitrophes comme l'Égypte et l'Algérie peuvent accompagner la Libye dans ce long chemin. Alors que l'Égypte soutient plus ouvertement le Maréchal Haftar, l'Algérie, maintient une position plus neutre, fidèle à sa doctrine de non-ingérence. Aussi, elle maîtrise parfaitement les logiques tribales. Il est fondamental que l'Algérie démontre un engagement diplomatique et politique fort dans la résolution du conflit Libyen.

- Est-ce que la médiatisation de la question des migrants en Libye ne risque pas de déporter le problème vers un autre pays comme la Mauritanie par exemple ?

- La Mauritanie est déjà dans le viseur des Nations Unies et des ONG en droits humains. Même si l'esclavage y perdure (certaines ONG parlent de 4 à 5% de la population), c'est une vraie institution socio-culturelle. Alors que le parlement mauritanien a adopté en 2015 une loi qui condamne l'esclavage comme un crime contre l'humanité avec des peines allant de 10 à 20 ans d'emprisonnement, les mobilisations des militants anti-esclavagistes avec à leur tête Biram Ould Dah Ould Abeid, fondateur de l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), sont encore sévèrement réprimandées.

Mais je crois qu'il est important de signaler la différence entre la traite humaine en Libye et en Mauritanie. Même si les effets sont les mêmes, le phénomène n'est pas de même nature. À la différence de la Mauritanie, le trafic des migrants et la traite humaine en Libye sont portés à bout de bras par une véritable criminalité organisée. Cette dernière est transnationale et son mode opératoire se déploie sur une chaîne de réseaux complexes allant de la corne d'Afrique jusqu'aux endroits les plus reculés de l'Afrique de l'ouest. Cette criminalité ne fait généralement aucune différence entre humains, drogues, armes ou cigarettes. La seule chose que je peux vous affirmer, c'est qu'un travail de longue haleine attend les deux pays pour éradiquer la traite humaine.

Propos recueillis par Amine Ater | La Tribune Afrique

 

Journal Ukuri- vol.102

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